Témoignages croisés d’écrivains sans roman sur le feu

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Ce n’est pas un scoop : l’Internet fourmille d’articles au sujet de l’écriture de romans. Même lorsque l’on nous propose des interviews d’auteurs, il s’agit souvent de romanciers, publiés ou amateurs. D’ailleurs, j’ai moi-même nourri cette tendance dans mes précédents articles. Mais qu’en est-il des autres formes d’écriture ? Manquent-elles de noblesse par rapport au sacro-saint roman ? Ne peut-on pas prétendre au titre d’écrivain sans cette carte de visite ? Aujourd’hui, j’ai envie de partager avec vous les témoignages croisés de trois personnes que j’ai connues sur mon forum. Elles n’écrivent pas de roman, et n’en ont pas nécessairement l’ambition. Mais cela ne les empêche pas de vivre pleinement leur expérience d’écriture. Fenêtre ouverte, un instant, sur ces écrivains de l’instantané…

As-tu déjà eu envie d’écrire un roman ? As-tu déjà ressenti une pression en ce sens ? Si oui, d’où venait-elle ?

Gavroche

Je n’ai jamais eu l’envie d’écrire un roman et je n’ai jamais eu l’idée d’un roman non plus. J’ignore si c’est parce que c’est un temps de travail qui ne me correspond pas, ou si c’est parce que je ne sais pas écrire sur autre chose que sur moi. Je ne sais pas créer de personnages par exemple, dans mes quelques très courtes nouvelles, je reprends souvent des personnages mythologiques déjà existants que j’écris à travers le prisme de ma perception à moi. Du coup, même si j’aime beaucoup lire des romans, je n’envisage pas d’en écrire un jour, du moins pour le moment. C’est comme si ça n’était pas dans ma temporalité avec l’écriture.

Mais on m’a déjà demandé si j’écrivais des choses « plus conséquentes » que mes poèmes. Ce n’était sans doute pas dit avec l’intention d’un sous-texte style « la poésie ce n’est pas conséquent », mais c’est quand même ce que j’ai entendu. Peut-être parce que la poésie n’a qu’une place mineure dans l’édition aujourd’hui, ou je ne sais pas, le roman est devenu le genre noble et est plus facile d’accès (j’entends plein de gens dire qu’ils ne comprennent pas la poésie par exemple, personne ne dit « je ne comprends pas le roman »). Moi je suis bien avec mes poèmes, et je ne me préoccupe pas du tout de l’édition, donc ça ne m’atteint pas trop, ce n’est pas une pression. C’est juste un constat assez amusant. Et cette remarque venait d’un romancier un peu poète à ses heures.

Léon

Oui, mais je ne suis jamais arrivé à écrire quelque chose de long. Si j’écrivais un roman, il aurait plutôt le format d’un roman jeunesse de la Bibliothèque Verte, donc une grosse nouvelle divisée en chapitres.

Bleue d’Hélix

[Quand j’étais adolescente], j’aimais bien inventer des personnages et me plonger dans leurs vies, je plongeais littéralement dans cet univers inventé mais, lorsqu’il s’agissait de mettre en place une structure pour écrire tout cela, je ne trouvais pas l’envie nécessaire ou plus sûrement une certaine méthode. J’aurais aimé que le cours de français inclue cette spécialité, en option, je m’y serais inscrite sans hésiter. Puis, je suis passée à autre chose parce que j’avais besoin d’écrire…

Quel est ton rapport à l’écriture ?

Gavroche

Mon rapport à l’écriture est très simple en fait, et très spontané. Je vis toujours avec des mots et des rythmes dans la tête, je les laisse s’assembler en fonction de leurs sonorités, un peu de leur sens. Puis quand un ensemble me plaît, je l’écris sur papier pour en garder une petite trace et pour pouvoir le lire. Si c’est partageable, alors parfois je partage. Et parfois je garde pour moi. Ce sont mes poumons, mes mains et ma voix qui écrivent. Et mes yeux. En fait, je métabolise, ça me correspond bien métaboliser. Ce que je prends au-dedans, je le transforme et je le rends comme je l’ai ressenti, comme je l’ai vécu. J’écris avec tout le corps, avec tout ce qui fait que je vis et que je meurs. J’essaie de me traduire quelque par, autant que j’explore le monde. Comme si mes mots étaient des doigts pour toucher et l’écriture un mouvement pour respirer.

La forme courte m’apporte cette instantanéité. J’aime la brièveté et l’éphémère en fait. Puis c’est juste moi. Je suis mon écriture, mon projet c’est vivre et devenir, et c’est pareil pour mon écriture, quelle vive et devienne me suffit. Peut-être que le roman peut aussi porter cette recherche quotidienne, très vivante et organique autant qu’éphémère, comme chaque respiration qui une fois accomplie s’oublie pour laisser place à la suivante, mais pour moi, c’est la poésie.

Que t’apportent les formes courtes par rapport à un éventuel projet de roman ?

Bleue d’Hélix

Les formes courtes fixent un instant, une émotion avec peu de mots. Les romans demande de la discipline, une relation avec le temps totalement différente. C’est un projet sur la durée que je ne suis pas prête à lui accorder. Lorsque je lis un poème, je suis « noyée » immédiatement lorsqu’il touche ma sensibilité, s’il me surprend, m’interroge, m’émerveille, s’il me demande de lui répondre, si mes mots viennent se mélanger aux siens comme cela peut le faire aussi en découvrant un dessin, une photographie, une sculpture, un élément de la nature, tout chose en fait qui soudainement me parle.

Léon

Je dirais que j’écris volontiers sous forme scénarisée parce que ça me permet de jouer davantage sur le dialogue, le visuel et le mouvement.

Selon toi, écrit-on un roman pour les mêmes raisons qu’on écrit de la poésie ou des nouvelles ?

Bleue d’Hélix

Pourquoi écrit-on un roman ? Je ne sais pas. Pour être lu ? Pour donner vie à des personnages et les voir évoluer en sachant que c’est l’auteur qui décide de leur vie, de leurs émotions, un peu à la façon d’un marionnettiste ? C’est un projet sur la durée, réfléchi, qui évolue, qui intègre un monde complet. C’est un peu comme si la poésie était une pièce de la maison et que le roman était la maison elle-même. Les raisons sont donc différentes. Concernant les nouvelles, je trouve que tout l’intérêt est de mettre en vie une séquence, c’est comme si toute la maison était là mais qu’un photographe en avait pris un cliché rapide de sorte que toute la maison n’apparaît pas.

Léon

Oui, je pense qu’on peut écrire un roman pour les mêmes raisons qu’on écrit sous d’autres formes littéraires. Je crois que la forme que l’on donne à ses écrits est plutôt fonction du type d’écriture dans lequel on se sent le plus à l’aise.

Pourquoi écris-tu ?

Bleue d’Hélix

… j’ai besoin d’écrire pour ne pas garder en tête ce qui trotte à l’intérieur. Le fait de voir ce que j’ai dans la tête sur une feuille et de pouvoir le relire quand bon me semble me fait du bien. Cela me rassure, comme si mes idées pouvaient s’envoler ou m’abandonner, les mots deviennent des images, allègent mes pensées.

Léon

Parce que j’ai des univers qui vivent en moi, et j’éprouve le besoin de les faire partager.

J’espère que ce partage de pensées vous a plu. En attendant un autre article sur le sujet, je vous laisse sur ces témoignages éclairants. N’hésitez pas à donner votre vision des choses en commentaire, c’est toujours un plaisir !

7 commentaires sur “Témoignages croisés d’écrivains sans roman sur le feu

  1. C’est une belle image, celle de la poésie dans la maison du roman, la poésie a bien sa place à l’intérieur. J’ai souvent l’impression que la poésie c’est l’écriture libre et sauvage. Ce qui est paradoxal vu que cette forme peut être éminemment exigeante dans sa forme. Mais il y a dans la poésie une sorte de voie direct entre les mots, les choses et les sens, là où le roman prend la forme de la vie pour être compris, dans sa longueur, sa population et ses actes. Et il y a aussi dans le roman quelque chose de particulier, beaucoup d’outils, qui transforment, qui déguisent. La question du temps est intéressante aussi. Nous n’avons pas tous besoin des mêmes atours et détours dans notre rapport à l’écriture, très certainement cela oriente nos choix vis à vis de la forme des textes qu’on écrit.
    En tout cas ce sont trois précieux témoignages ! Et ton article soulève une réflexion intéressante sur la massivité de la présence du roman.

    1. Oui, je trouve qu’on parle beaucoup de romans mais beaucoup moins de poésie, de nouvelles, de théâtre… J’ai eu envie d’apporter un nouveau regard là-dessus. D’ailleurs, d’autres articles sur la poésie sont en cours d’écriture.

      J’aime beaucoup tout ce que tu dis. Je pense, en effet, qu’il y a une grosse différence de temporalité entre le roman et la poésie. Mais je trouve qu’il est bon de rappeler, parfois, qu’on est tous dans la même maison, peut-être juste dans des pièces différentes.

  2. Ces réflexions sont intéressantes ! C’est vrai qu’on laisse peu de places aux autres formes d’écriture dans toutes nos réflexions. Personnellement, je me sens incapable d’écrire de la poésie, il y a une forme de mise à nu qui m’intimide je pense. Mes romans, je les écris pour donner vie aux personnages et aux univers qui sont nés dans ma tête et qui trépignent pour avoir une véritable existence, des aventures, un accomplissement.

    1. C’est intéressant que tu parles de mise à nu et d’intimidation ! J’ai justement un article en cours d’écriture sur la poésie et le fait que beaucoup de gens s’en sentent éloignés.

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