Témoignage #3 – Votre seul obstacle, c’est vous

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Après les témoignages de Roman et Auriane, je vous propose maintenant de découvrir l’histoire de Geneviève, une amie proche. Elle parle de son expérience d’écriture, en toute franchise. Flamme créatrice, blocages, difficultés… J’espère que ce témoignage trouvera un écho chez vous.

Entretenir la flamme de l’inspiration

J’ai écrit mon premier roman à 18 ans. Il fait plus de 500 pages. Je l’ai écrit avec passion et joie. J’adorais mon idée, mon personnage principal et son histoire. Je me sentais liée à elle et je désirais ardemment que tout le monde connaisse sa vie, ses passions, ses désarrois, ses injustices. Je n’ai pratiquement jamais eu de temps mort à l’écrire. J’avais la flamme sacrée, si on peut dire.

Ça a été pareil pour mon deuxième roman et pour mon troisième. Je les ai tous écrits rapidement, fébrilement. On aurait dit que mes personnages parlaient à travers mes doigts.

Avez-vous déjà entendu parler de flux créatif ? C’est une notion mise au jour par le Docteur Csikszentmihalyi (à vos souhaits !). Elle désigne un état jubilatoire dans lequel le cerveau est tout entier à sa tâche, exalté. Dans ces moments-là, l’artiste ne voit plus le temps passer, absorbé par son histoire et par un sentiment de nécessité vis-à-vis d’elle. Si vous voulez plus d’informations à ce sujet, je vous conseille l’excellente vidéo de Samantha Bailly. En tout cas, ce que Geneviève a vécu y ressemble fort. Malheureusement, elle explique ensuite qu’au fil du temps, elle a eu de plus en plus de mal à retrouver cet état.

J’étais assez jeune quand j’ai écrit ces trois romans. Aujourd’hui, je n’y arrive plus aussi facilement parce que j’ai « appris » deux, trois trucs et que ça me bloque totalement dans ma créativité. Aussi, souvent, j’ai l’impression de manquer de vocabulaire, de ne pas avoir les bons mots pour exprimer la pensée de mes personnages. Plus on vieillit, plus on apprend de choses et plus on se met de pression et on devient critique face à son travail. Il est bien d’avoir un certain recul, mais il faut aussi apprendre à se faire confiance. C’est dans l’imperfection, que les gens pourront se retrouver.

Alors, apprendre, est-ce que cela empêche d’écrire en toute innocence ? Je me reconnais moi-même un peu dans cette idée. Quand j’avais 15 ans, je me souviens que j’enchaînais les chaînes, les chapitres… J’écrivais à une vitesse folle, pressée de partager mes histoires. Bien sûr, elles étaient un peu (beaucoup) gnian-gnian. Et a posteriori, je me dis qu’elles n’étaient pas très bien écrites. Maintenant, comme Geneviève, j’ai du mal à me lâcher. Je fais tout pour que mes lecteurs aiment me lire, mais surtout, pour être fière de moi-même. Alors, j’écris lentement. Je pense, je tente, j’efface. Je recommence. Et la matière peine à prendre forme à cause de cette pression que je m’impose. De mon côté, il est certain que plus mon œil s’est aiguisé, plus j’ai compris à quel point il était compliqué d’écrire bien, et plus j’ai délaissé la naïveté artistique qui m’habitait avant.

Prendre le temps d’écrire

L’autre point difficile, c’est de se contraindre à écrire quand on a une vie bien remplie. Il faut s’asseoir et se forcer la main alors que moi, avant, j’écrivais parce que j’en avais envie, parce que j’en ressentais le besoin et aussi, parce que je ne faisais que ça. Aujourd’hui, avec deux métiers, un copain, une vie sociale, c’est beaucoup plus difficile de caser l’écriture de mon roman et souvent, c’est la première chose que je laisse tomber. Je me décourage d’avance en me disant : je ne peux même pas écrire, je dois faire telle ou telle recherche sur tel ou tel point de l’histoire pour voir si ça fait du sens, etc. Ça me saoule d’avance alors je préfère le rayer de ma liste en me disant que je n’ai pas le temps alors que la vérité, c’est que la montagne me semble insurmontable.

Est-ce que je manque vraiment de temps ? Ou est-ce que je suis en train de remettre à demain quelque chose que je pourrais faire aujourd’hui ? C’est toujours difficile de distinguer la limite entre ces deux situations. En effet, parfois, la vie se fait envahissante. Comment trouver la force de céder à l’écriture quand on est déjà épuisé de sa journée ? Peut-être en volant, çà et là, des miettes de minutes. Geneviève et moi participons souvent aux Défis Sablier de Samantha Bailly. Ainsi, nous parvenons à piquer un peu de temps à notre quotidien surchargé. Il existe sans doute des tas d’autres méthodes, mais elles feront l’objet d’un prochain article.

Pourquoi écrire ?

Dans ces moments de doute vertigineux où a l’impression d’être en face d’une montagne, le désir de publication peut nous enfoncer plus qu’il ne nous élève :

Quand on écrit un roman, je pense qu’on le fait rarement uniquement pour soi. On le fait beaucoup dans le but d’être lu par les autres et éventuellement, essayer de le publier. Ça met une pression supplémentaire et ça rend, encore une fois, la tâche énorme.

Pourquoi ce désir est-il aussi paralysant ? Peut-être parce qu’il ajoute à nos préoccupations celle de la qualité de nos écrits. Est-ce que mon roman est suffisamment original ? Mes personnages sont-ils attachants ? Mon écriture plaira-t-elle ? Je pense que les auteurs les plus productifs ne se posent pas ces questions. Et ils ont bien raison. Mais comment cesser de se les poser ? Personnellement, je n’ai pas encore trouvé la solution. Je pense que le secret est dans le lâcher-prise, mais cela va bien plus loin que l’écriture. Parfois, quand on s’englue dans nos doutes, il peut être bon de se souvenir de ce qui nous pousse à écrire :

Il faut surmonter ça et se rappeler pourquoi on écrit, à la base. Pour moi, c’est une manière d’exprimer certaines choses que je ne dirais pas à quelqu’un. Je fais passer le message par mes personnages. C’est aussi une façon de me défouler, d’exprimer et de partager. Je ne m’exprime pas très bien à l’oral, mais en mots, j’ai plus de facilité.

De mon côté, je crois que j’écris pour explorer l’immensité de l’expérience humaine. Ainsi, c’est comme si je vivais par procuration. Je m’ouvre à d’autres vies. Et vous ? Qu’est-ce qui vous motive ?

Et la conclusion ?

Écrire un roman, pour moi, c’est partager une histoire qui à un moment, a fait battre mon cœur de joie à l’idée que j’avais trouvé quelque chose à dire. Ensuite, c’est avoir les retours et voir que les gens apprécient. Me dire que j’ai réussi à divertir, toucher ou faire vivre quelque chose à quelqu’un. C’est très important pour moi et c’est ça qui m’aide à ne pas abandonner l’écriture du roman malgré les difficultés.

6 commentaires sur “Témoignage #3 – Votre seul obstacle, c’est vous

  1. Je trouve que tu as très bien su illustrer ce que je voulais dire. C’est tout à fait ça et j’aime tes interventions qui sont justes. À me « relire » je me rend compte que je fais encore exactement ce que je dis là-dedans et c’est pourquoi mon chapitre 6 n’avance pas. Je dois me botter le derrière !

    1. Oui, moi aussi je dois me botter le derrière… Peut-être que le secret est dans une sorte de lâcher-prise, d’acceptation de la qualité médiocre du premier jet ? J’espère qu’on va bien avancer en 2018 !

  2. C’est une vraie question celle de la naïveté, et j’ai naïvement le sentiment d’avoir réussi à la dépasser (mon problème en ce moment c’est de prendre le temps et l’énergie d’écrire huhu).
    Quand j’étais en fac de lettres, j’étais noyée dans les analyses de textes géniaux, je prenais conscience de cet outil fou qu’est la stylistique et de ses applications, de ses décorticages (qui parfois ressemblaient il est vrai à de la dissection), et je n’ai plus été capable d’écrire une ligne. Ou plutôt je n’écrivais plus que ça : une ligne. Puis rien après. Car c’était devenu bien trop dur de se dire qu’en écrivant j’avais la prétention de faire quelque chose d’aussi bien, qui serait aussi riche à étudier. Ce n’est pas facile de relativiser, mais je crois qu’un roman, quand on a son idée et qu’elle ne nous lâche pas, nous repositionne dans le vrai sens de l’apprentissage : on apprend en jouant le jeu, en ratant, en essayant. C’est dur d’accepter cette position devant des gens dans la société de jugement et de notation qui est la nôtre, mais devant un roman, qui débute lui aussi, je crois que c’est possible. Et c’est là qu’on apprend le plus au final, dans les meilleurs conditions qui soient.
    Je souhaite bon courage à cette demoiselle dans son projet ! Et j’ai été touchée par son témoignage qui m’a rappelé pas mal de mes souvenirs 🙂

    1. La prépa littéraire a eu le même effet sur moi. Et je pense qu’inconsciemment, ce que j’ai appris à cette époque continue de m’imposer des barrières, même si j’ai l’impression d’avoir pris du recul. C’est l’éternel souci de l’analyse de texte : comment distinguer ce qui tient d’une volonté conscientisée de l’auteur, de ce qui est « étoffé » d’un sens nouveau par le lecteur-analytique ? Je ne sais pas pour toi, mais ces années d’études m’ont surtout appris qu’on peut toujours trouver des choses à relier au sein d’un texte, des mots à extrapoler… Combien de fois il m’est arrivé de devoir commenter un texte pour une khôlle, et finir par broder de la cohérence dans l’élan du désespoir…

      Entièrement d’accord avec toi, en somme. Ce n’est pas simple de s’éloigner de ces visions « qualitatives » de la littérature qui voudraient qu’un bon texte soit un texte riche à étudier.

      Forcément, quand on a été formé à cette école, il est difficile d’accorder quelconque valeur à ses propres histoires.

  3. (Je me rends compte que j’avais gardé cet article à lire pour plus tard et que je l’avais perdu dans mes mails, oups …)
    Le premier point fait très précisément écho à une discussion que j’ai eue la semaine dernière avec des amies auteures. On était beaucoup à se faire la remarque un peu triste que quand on a démarré dans l’écriture avec des fanfictions, on avait une productivité incroyable, on bouillonnait d’idées et on écrivait des tas d’histoires sans se préoccuper beaucoup de la façon dont on était écrites – sans doute parce qu’on avait un public qui, comme nous, mettait la priorité sur le dénouement des histoires d’amour plutôt que sur la recherche du style. Mais après cette première époque enflammée, à mesure qu’on mûrit, qu’on devient plus exigeantes et notre public aussi, on est beaucoup plus précautionneuses. Ecrire reste un plaisir (en général) mais l’ampleur de la tâche devient impressionnante : on sait qu’il ne suffit plus d’écrire un chapitre et de le relire vite fait avant de le poster et d’avoir plein de reviews enthousiastes. Il faut tout écrire, tout relire, tout retravailler, tout faire relire, se poser plein de questions et recommencer 12 fois avant même de rendre le tout public. C’est à la fois un plaisir de s’améliorer, et un peu un regret, aussi, de ne plus être capable de la même simplicité insouciante.

    1. Je crois que tu marques un point en disant que le public des fan-fictions se préoccupe davantage du dénouement des histoires d’amour, que de la qualité de l’ensemble – même si ça n’empêche pas qu’il y ait d’excellentes histoires dans le tas. Je dirais que, quelque part, il est aussi difficile d’apprendre à écrire seul devant son écran ou avec peu de retours, quand on a été habitué à ce que les lecteurs se pressent pour connaître la suite de notre histoire. En tout cas, pour moi, il y a un peu de ça. L’écriture de fan-fiction se fait obligatoirement au sein d’une communauté, et cela peut devenir difficile de trouver l’élan pour son propre roman, son propre univers.
      Sans compter qu’en effet, notre propre regard critique s’aiguise avec le temps… et nous ne sommes généralement pas les juges les plus tendres envers notre propre travail.

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