Témoignage #1 – Trouver sa propre voix

Catégories Réflexions sur l'écriture

Ecrire un roman est un horizon ambitieux pour beaucoup d’auteurs. Mais c’est parfois loin d’être évident de se lancer. J’ai inauguré récemment une série d’articles sur les difficultés que peut représenter un tel projet. Après avoir réfléchi sur ce qui fait une bonne idée de roman, je me suis dit qu’il serait sympa de donner la parole à d’autres auteurs. Auriane est la première à s’être prêtée au jeu du témoignage.

La recherche de conseils

Quand je me suis lancée sérieusement dans mon premier projet de roman, j’avais dix-huit ans et aucune expérience en matière de narration, de structure, de rythme, de progression de l’intrigue. Je n’avais jamais terminé aucun de mes projets précédents, qui se résumaient à des prologues et à des péripéties sans queue ni tête.

Je n’avais qu’une vague idée de comment débuter un roman, et absolument aucune sur la façon de mener l’intrigue à bien. Personne dans mon entourage ne pouvait m’aider, j’ai donc décidé de confier mon destin à Internet et d’y chercher des conseils. Et j’en ai trouvé ! Des dizaines, même ! Et incapable de différencier les bons des mauvais, ou plutôt ceux qui s’appliquaient à ma méthode de travail et à mes projets de ceux qui étaient trop généralistes ou trop spécifiques, j’ai tenté de tous les appliquer.

Ah, internet… Je pense que c’est un écueil classique pour beaucoup d’auteurs qui débutent et qui manquent de confiance en eux. Au début, je me suis moi-même lancée dans cette quête désespérée de conseils. Et voilà bien une chose dont vous pouvez être sûrs : internet regorge de blogueurs et d’auteurs qui partagent leur vision de l’écriture. Parmi eux, peut-être que certains ont plus d’expérience que vous sur la construction d’un roman. C’est possible. Mais ils n’ont pas l’expérience de votre rapport à la création. Tous leurs conseils ne s’appliqueront donc pas nécessairement à votre projet, ni à votre manière de travailler.

Je ne dirais pas que cette recherche de conseils m’a été inutile, car dans le lot on trouve parfois d’excellents articles. Mais s’ils peuvent nous aider, ils peuvent aussi nous disperser et faire peser sur nous une pression décourageante.

L’originalité à tout prix

Je me suis efforcée de trouver des idées originales, de signer un roman atypique. En même temps, j’essayais d’équilibrer l’action, d’utiliser des fiches de personnage excessivement détaillées, les archétypes de Jung et d’écrire des chapitres de même longueur. On m’expliquait que le personnage doit impérativement être faillible, doté de défauts, sensible et humain, rempli de doutes, d’interrogations, de peurs et de colères. Pas trop de descriptions pour ne pas ennuyer le lecteur, assez pour qu’il comprenne le monde où évoluent les personnages.

Au final, mon premier roman, sans être vraiment catastrophique, manque de spontanéité, de cœur, et, au final, d’originalité. Ne cherchez pas à entrer dans des systèmes et dans des constructions parce qu’ils sont classiques ou populaires. Ne recherchez pas le sujet inédit, le point de vue innovant, l’originalité à tout prix : cela n’existe plus depuis bien longtemps. Ce sont les détails, votre implication, votre style et, oui, votre expérience qui feront votre originalité.

L’originalité : voilà encore une pression que nous faisons peser sur nous-mêmes et qui finit par nous desservir. Autant la désamorcer tout de suite en vous mettant une chose dans la tête : tout a déjà été écrit. Quelque soit le genre de votre roman, soyez conscient que vous arrivez après des centaines d’auteurs. Il est donc peu probable que vous ayez une idée que personne n’a eue auparavant.
Selon moi, on a tort de réfléchir à l’originalité d’une histoire ou d’un personnage quand on écrit un roman. Il faut d’abord et avant tout créer une intrigue cohérente, et des personnages crédibles. La bonne nouvelle, c’est que la cohérence et la crédibilité se travaillent. Contrairement à l’originalité, qui dépend plus de l’inspiration (spoiler : c’est un mythe). La vraie originalité d’un texte, c’est votre voix. La manière dont vous traitez le sujet, les mots que vous choisissez.

Trouver sa propre voie

Le seul point sur lequel je n’ai pas cédé fut celui des genres. Il faut s’inscrire dans un genre très clair et bien défini, me dit Internet, sinon les éditeurs ne voudront pas du manuscrit. Pourtant, encore maintenant, je n’ai toujours pas bâti d’univers qui correspondent aux critères de la fantasy ou de la science-fiction. Tant pis si les éditeurs me refusent : je ne veux pas restreindre ma liberté pour entrer dans une case.

Je travaille actuellement sur mon troisième roman. Je n’utilise plus de fiche de personnage, mon plan tient en quelques lignes, mes recherches sont minimes – l’avantage d’être hors genre, à cheval sur la fantasy et le roman d’aventure, d’avoir un univers basé sur la renaissance toscane que je connais bien. J’écris tous les jours, ce qui limite mes blocages qui auparavant pouvaient me paralyser pendant des mois. J’ai eu de la chance avec ce projet : l’idée principale m’a littéralement saisie dans mon lit, la construction s’est imposée d’elle-même, les étapes-clés de l’intrigue sont claires dans mon esprit. Mais une telle inspiration est rare, pour moi comme pour tout le monde. En général, seul le travail paie.

Vous pourrez trouver tous les conseils du monde, sur internet et ailleurs. Ils vous seront inutiles si vous ne connaissez pas le fonctionnement qui convient le mieux à votre écriture. Comment apprivoiser son propre processus créatif ? A mon sens, il n’y a pas de mystère. Il faut lire. Beaucoup. Cela vous aidera à comprendre ce qui vous plaît dans un roman, et ce qui vous déplaît. Et il faut écrire. Beaucoup.

Retrouvez Auriane sur son blog, L’encre et la bannière. Elle y publie des articles intéressants sur l’écriture, mais aussi des chroniques littéraires assez fouillées ! Si vous aussi, vous voulez témoigner, n’hésitez pas à me laisser un message via le formulaire de contact du blog !

5 commentaires sur “Témoignage #1 – Trouver sa propre voix

  1. A titre personnel, la plupart des choses que j’ai apprises en terme d’écriture c’est à travers les livres eux mêmes, en tant qu’œuvre. Lire beaucoup apprend à être très critique vis-à-vis des conseils qu’on peut recevoir et même donner, car on trouve toujours un auteur ou un roman qui fait exception à la règle, ou qui pousse à se poser plus de question. Je pense que c’est pour ça que le seul conseil valable pour tous les auteurs, c’est de lire. Pas uniquement parce qu’on va apprendre du vocabulaire, ou s’habituer à ce qui constitue le roman, mais parce que chaque livre c’est l’occasion d’entendre le rapport d’un auteur à l’écriture, et ça permet de s’interroger sur soi et sur notre propre rapport au texte en tant que lecteur et en tant qu’auteur. Peut-être que quand on est romancier, ou poète, c’est notre canal de communication privilégier, et que c’est dans cette forme qu’on parle avec le plus de vérité. D’ailleurs, je tombe ainsi tout à fait d’accord avec ta conclusion !
    Et je suis bien d’accord avec cette auteur que tu interview ! Les genres sont pour moi des étiquettes que je trouve très réductrices et auxquelles je refuse assez obstinément de céder. Je la rejoins aussi sur l’abandon des fiches et des plans. Maintenant je réfléchis plus en terme de structure, c’est-à-dire : quelle forme donner à ce dont je vais parler ? Il faut dire que j’ai un gros problème de rapport au temps et à la chronologie, dans la vie comme dans l’écriture (dixit la meuf qui a plein de montre et pas une seule qui marche), donc il me faut un autre contenant que le déroulé linéaire de l’action pour organiser la façon dont je raconte mes histoires. La structure, c’est finalement pour moi ce qui remplace la chronologie. Me rendre compte de ça m’a en partie permis de trouver ma voie ~

    1. Bienvenue sur mon blog ! Je suis toujours ravie d’accueillir de nouveaux lecteurs. 🙂

      Je suis d’accord avec toi, beaucoup d’apprentissages passent par la lecture des œuvres des autres. Au final l’écriture est indissociable de la lecture (en tout cas, c’est comme ça que je vois les choses). Elle nous nourrit et nous aide à apprivoiser notre propre créativité. Parfois, elle nous permet aussi de « bousculer » nos préjugés. Personnellement, j’ai été retournée par ma lecture de La Horde du Contrevent, de Alain Damasio. C’est lui qui m’a fait comprendre que les genres ne veulent rien dire du tout. Fantasy ? SF ? Cela n’a d’importance que pour les classements en librairie.

      C’est super intéressant, ce que tu dis de ton rapport à la chronologie et à la structure. En soi, la vision chronologique du déroulement d’un roman est peut-être déjà, en elle-même, un choix de structure. Je comprends que ce choix ne convienne pas à tout le monde, notamment dans le cas de romans avec une chronologie complexe. Au début de mon projet, j’ai essayé de faire une frise et je me suis vite rendu compte que ça ne me convenait pas vraiment. J’ai dû réadapter tout ça !

  2. Merci ~
    Tu remarqueras que j’ai vite pris mes aises, ça me fait très plaisir de pouvoir discuter d’écriture, et ton site est très riche d’idées et de connexions possibles !

    Ah oui, la Horde, j’en ai beaucoup entendu parlé, je l’ai acheté, mais pas encore lu. Je crois que ce qui a été pour moi une révélation ça a été Sang d’Encre de Poppy Z. Brite, qui n’était pas révolutionnaire avec le recul, mais qui au lycée m’a permis de prendre conscience qu’on pouvait écrire sur tout, même sur la violence, même violemment. Puis plus récemment ce fut L’art du roman de Kundera qui m’a fait me poser beaucoup de questions sur les origines et les évolutions de ce genre (je le recommande à tout le monde ~). J’ai été aussi très marquée par le théâtre, sans doute parce qu’il met en scène littéralement et que j’ai ce besoin d’une dimension de représentation un peu semblable dans mes romans.

    Je ne suis donc pas la seule à pédaler dans le yaourt avec ma chronologie ? Comment as-tu réadapter cette histoire de frise ?
    Enfin, je dis pédaler dans le yaourt, mais dans mon cas la chronologie est millimétrée (j’écris sur une famille importante sur le plan politique, j’ai donc nécessairement des dates de naissance, mort, mariage, conflit…), mais c’est vraiment l’approche de ce qui mérite d’être raconté et pourquoi et comment. Parce que raconter l’histoire d’une famille de façon linéaire et chronologique sur trois générations ça gaverait n’importe qui et ça aurait donné un monstre exhaustif beaucoup trop long ~ Il fallait donc une nouvelle approche des évènements. Mais oui, clairement, je pense que le choix de la chronologie et de la temporalité du roman nécessite ou influence grandement le choix de la structure. Comme si la chronologie était une structure en soi, et que quand on y renonce, il faut trouver une nouvelle logique narrative pour architecturer le roman.

    1. C’est agréable de voir que tu as pris tes aises aussi vite ! Surtout que mon blog n’en est qu’à ses débuts et que j’espère avoir encore plein de choses à partager, et surtout plein de réflexions à lancer.

      Je n’ai pas lu L’art du roman, mais j’en ai beaucoup entendu parler et je pense que je finirai par m’y plonger ! J’espère que tu aimeras La Horde, pour moi c’est un roman chef-d’œuvre mais il a un côté « mastoc » quand on le commence.

      En fait, j’ai complètement cessé de réfléchir en terme de chronologie. J’ai choisi d’en adopter une purement linéaire, et au final ce sont plus mes personnages (et l’enchaînement de leurs aventures, tout autant que les nécessités du rythme de la narration) qui organisent mon roman. Après, mon action est relativement courte (l’équivalent d’un mois ou deux pour le tome 1), donc ça s’y prête bien. Je suis d’accord que pour raconter l’histoire complète d’une famille, une chronologie linéaire n’est pas la plus captivante.

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