La procrastination, pire ennemie de l’écrivain

Catégories Réflexions sur l'écriture

Je vais vous faire un aveu. Je suis la reine des procrastinatrices. Heureusement pour moi, je pense que je ne suis pas la seule. Je me demande même si tout écrivain n’est pas déjà passé par là dans sa pratique créative (je vous en prie, dites-moi que c’est pareil pour vous !). C’est un mécanisme tellement pernicieux qu’à mon sens, il méritait bien un article.

Qu’est-ce que la procrastination ?

Eh oui, commençons par le commencement. Procrastination, nom féminin : tendance pathologique à différer, à remettre l’action au lendemain. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le dictionnaire. Sauf que voilà : je ne suis pas du tout d’accord avec cette définition. Le mot pathologique, en particulier, me hérisse le poil. S’il laisse penser que la procrastination est assimilable à une tare, quelque chose d’anormal qui caractériserait certains individus, je pense au contraire qu’elle est une composante du fonctionnement de l’être humain face à un obstacle. Et l’écriture est un obstacle. Ecrire est difficile. Parfois pénible. Et ce n’est certainement pas parce qu’on y prend du plaisir que cela devient facile, ou magique. Le plaisir qu’on y prend est notre arme pour venir à bout de l’obstacle, mais en aucun cas cela ne le fait disparaître.

Imaginez que vous vous trouviez en bas d’une montagne, avec à votre disposition trois chemins différents. Un qui passe sous la montagne, l’autre qui la contourne, et le dernier qui atteint son sommet avant de redescendre. Imaginez que ce dernier chemin est couvert de ronces et de brouillard, alors que les autres sont clairs, bien marqués. Et surtout : vous avez le temps. Toute une vie devant vous pour randonner sur ces chemins. Allez-vous commencer par arpenter le troisième chemin ? Peut-être. Moi, je ne pense pas. Même si je veux atteindre le sommet un jour, je vais forcément commencer par l’un des deux autres chemins, en me disant que j’ai tout le temps d’escalader la montagne.

C’est pareil pour l’écriture. Ecrire un roman est complexe. Si vous n’avez aucune expérience en la matière, il est possible que ça vous évoque un chemin de ronces et que vous ne sachiez pas par quel bout le prendre. Et croyez bien une chose : des tas de chemins apparaîtront toujours. Internet. Les réseaux sociaux. Les jeux sur téléphone. Les livres. Des chemins qui, eux, vous procurent un plaisir immédiat. Est-ce pathologique d’y céder ? Non. C’est humain.

Un mécanisme pernicieux

Le jour où j’ai commencé à raisonner de cette façon, je me suis rendu compte que mon cerveau mettait au point des mécanismes toujours plus tordus pour m’éviter de culpabiliser de procrastiner. Parce que oui, le cerveau humain est redoutablement bien fait. Voyons donc les excuses que nous utilisons le plus souvent :

  • « Je n’ai pas le temps » ; bien sûr. Car nous avons tous des obligations, un travail, une vie sociale. Personne n’y échappe. Mais il y a une chose dont je suis convaincue : nous avons toujours le temps. La seule différence, c’est la manière dont nous choisissons de l’utiliser. Avez-vous déjà pensé au temps que vous perdez chaque jour à rêvasser dans les transports en commun ? Naviguer sur les réseaux sociaux. Jouer sur votre téléphone. Quelques minutes par ci par là, sûrement pas plus, n’est-ce pas ? La réalité, c’est que si nous acceptons très bien de fractionner ce genre d’activité, nous l’acceptons beaucoup moins facilement pour l’écriture. Nous voulons de grandes plages horaires, de la tranquillité. Des retraites à la campagne. Et comme nous ne pouvons pas l’avoir, nous sacrifions sa pratique. Au lieu de « je n’ai pas le temps d’écrire », ne devrions-nous pas dire « je n’ai pas voulu prendre le temps d’écrire » ? Ah, sauf que là, c’est notre responsabilité, et non plus celle de facteurs extérieurs (travail, amis…). Eh oui.
  • « Je n’ai pas d’inspiration », excuse autrement nommée « syndrome de la page blanche ». Intéressant, ce mot, non ? Syndrome, nom masculin : ensemble de symptômes caractérisant un état pathologique. LE RETOUR DE LA PATHOLOGIE, c’est dingue. Pourtant, encore une fois, n’est-il pas normal de ne pas avoir d’inspiration ? Ne devrions-nous pas plutôt dire que nous entrons en inspiration lorsque nous écrivons quelque chose qui nous plaît ? La page est naturellement blanche, mais nous avons tous les moyens de la remplir. Les mots sont là, dans notre tête. Personne ne retient notre bras. Le piège, c’est qu’en se disant que c’est une maladie (tout comme la procrastination), nous nous déchargeons de toute responsabilité. Nous sommes malades, nous n’y pouvons rien. Nous ne pouvons qu’attendre la guérison. Mais la vérité, c’est qu’il est bien plus facile de s’imaginer malade que de s’avouer faiblard face à sa propre humanité.

Parfois, c’est encore pire : vous procrastinez en écrivant. Oui oui. Par exemple, en vous lançant dans un texte court alors que vous aviez prévu d’avancer sur votre roman. Vous n’en culpabilisez pas, bien sûr. Vous avez écrit. Mais vous n’avez pas escaladé la montagne. Vous n’avez même pas commencé à déblayer les ronces. Dans un commentaire, une lectrice, Saskia, me disait qu’elle avait tendance à commencer beaucoup de projets, avant de les abandonner pour réfléchir à d’autres débuts de romans. Quelque part, c’est peut-être une forme encore plus pernicieuse de procrastination.

S’armer pour escalader la montagne

J’étais la reine des procrastinatrices. Petit à petit, j’ai appris à me défaire de tous ces engrenages qui me bloquaient. Face à ma montagne, je continue à céder à d’autres chemins, parfois, mais j’ai quand même avancé dans l’écriture de mon roman. Ceci grâce à deux conseils que j’ai lus sur le net et qui m’ont aiguillée. Je vous les partage en me disant qu’ils serviront peut-être à d’autres personnes.

D’abord, j’ai compris qu’il n’y a aucune tâche qui ne puisse être décomposée en plein de minuscules tâches. Autrement dit, rien ne m’oblige à parcourir le chemin plein de ronces en une seule fois. Je peux y mettre un pied, débroussailler une ronce ou deux, puis céder au plaisir d’un autre chemin avant d’y revenir plus tard. Autrement dit, j’ai abandonné l’illusion que je finirais bien par avoir de grandes plages horaires consacrées à l’écriture. Honnêtement : la vie, ça ne va pas en s’arrangeant. Vous aurez toujours de nouvelles obligations, de nouveaux tourbillons. Par contre, je sais que je peux trouver cinq minutes par ci, par là, pour écrire une phrase, penser à mon personnage…

Je le fais donc un peu partout grâce à Google Drive : au travail quand j’attends que mon ordinateur se synchronise au réseau, dans les transports en commun, aux toilettes (oui oui). Ce n’est pas grand-chose. Mais à force, j’attendrai le sommet.

Le deuxième conseil m’est venu du site de Lionel Davoust. Ce qu’il dit, en substance, c’est : « Touche ton histoire tous les jours. » J’ai compris l’importance de cette injonction le jour où, après avoir passé plusieurs semaines loin de mon roman, il m’a été pénible de rentrer dedans, d’écrire la première phrase d’un nouveau paragraphe. C’est ce qu’il appelle la barrière à l’entrée. Pour éviter de la subir, il conseille de toucher tous les jours à son roman, même si c’est pour n’écrire qu’une phrase. Le plus gros bénéfice, c’est que cela envoie à votre cerveau le message suivant :

« Ecrire est capital dans ma journée. Ce n’est pas parce que tu es fatigué, malade, ailleurs, que tu pourras y échapper. Alors cesse donc d’en faire tout un drame. »

Depuis que j’envoie ce message à mon cerveau, je vis ma créativité de manière un peu plus apaisée. Je ne dis pas que c’est toujours facile. Comme on dit, le chemin est long. Mais j’avance, et c’est tout ce qui compte !

 

Et vous ? Comment arrivez-vous à vaincre la procrastination ?

6 commentaires sur “La procrastination, pire ennemie de l’écrivain

  1. Encore un article intéressant!
    Petite expérience perso: même quand j’écris chaque jour sur mon roman, je connais cette « barrière à l’entrée ». Les 5 ou 10 premières lignes de la journée sont pénibles à écrire; j’ai du mal à renouer avec ce que j’ai écrit la veille, que ce soit la suite d’une scène ou le début d’une autre. Par contre, une fois que je suis lancée, la suite coule plus rapidement et plus aisément, et je noircis le papier à une vitesse très satisfaisante.
    Je réussis à tenir la procrastination à l’écart en m’obligeant à écrire 250 mots, au minimum, par jour. Je tiens cette résolution depuis presque un mois (sans avoir besoin d’inclure les comptes-rendus pour archivage et les billets de réseaux sociaux que je rédige pour le boulot!), ce qui n’a encore rien changé à cette saleté de barrière à l’entrée. Mais je ne me fais pas d’illusion: je finirai bien par trouver de bonnes excuses pour ne pas écrire et procrastiner en toute quiétude 😛

    1. C’est un peu pareil pour moi, du coup je perds souvent du temps à relire ce que j’ai écrit la veille avant de pouvoir aligner deux phrases… En fait je me demande si on peut la vaincre complètement.
      Mais chapeau pour tes 250 mots par jour, c’est une belle réussite ! J’ai du mal à tenir des objectifs quantitatifs mais je vais quand même tenter en novembre pour le NaNo, avec un tout petit objectif (5000 mots en un mois). On verra bien ! 🙂
      Merci pour ton passage régulier ici ! <3

  2. La procrastination est effectivement une ennemie redoutable.

    J’ai beaucoup utilisé le  » je n’ai pas le temps  » à une époque. Maintenant c’est plus  » j’ai tout mon temps  » et ce n’est pas mieux parce que je n’avance pas plus vite du tout en fait. Je commence même à me dire qu’il faudrait peut-être que je me définisse des horaires précises d’écriture dans la journée pour contrer ça, au lieu de me dire que  » je fais d’abord ci ou ça, j’ai le temps, je pourrais écrire tout à l’heure  » parce que oui mais non en fait, je trouverais toujours quelque chose de mieux à faire tout à l’heure comme lire un livre, regarder la télé, faire la vaisselle…

    Procrastiner en écrivant c’est tout moi en effet ! Cet après-midi je me suis dis que j’allais continuer mon roman et j’ai fini par écrire tout autre chose. Oups. Je ferais mieux demain.

    Je connaissais déjà les deux conseils que tu as donné même si je n’arrive pas bien à les appliquer.

     » La barrière à l’entrée « , je vois très bien ce que c’est. Ça revient tout le temps en fait, à la première phrase d’un roman, première phrase d’un chapitre, première phrase d’un texte court, première phrase de la journée, première phrase depuis longtemps… Il faut juste forcer un bon coup et les mots viennent presque tout seuls ensuite, mais certains jours c’est vraiment dur de trouver la motivation de la dépasser cette barrière, et c’est vrai que plus on attend plus c’est dur de s’y mettre.

    1. Quand notre esprit veut éviter une tâche qu’il trouve difficile, il peut toujours trouver mieux à faire. C’est typiquement dans ces moments-là qu’on se dit, « tiens, la vaisselle », « tiens, le ménage » alors que ce sont des activités qu’on rechigne à faire d’habitude ! Est-ce que tu as déjà essayé de participer au défi Sablier avec Samantha Bailly ? Ca permet de se fixer des petits temps d’écriture sans trop de contraintes et je pense que ça peut aider au regard de ce que tu me décris. 🙂

      En fait, le truc, c’est de trouver ce qui marche pour toi pour vaincre la procrastination. Je sais que Samantha Bailly s’interdit d’écrire sur un autre projet tant qu’elle n’a pas terminé celui qui est en cours ; peut-être que ça marcherait pour toi ?

  3. Je ne suis personnellement pas tellement d’accord avec toi sur la dé-pathologisation de la procrastination. Sans doute parce que j’ai dans mon entourage littéraire une personne chez qui c’est vraiment pathologique (plus en tant que symptôme de quelque chose je pense : dépression, anxiété…) et à qui ça bouffe littéralement la vie sur le plan artistique et estudiantin. Peut-être qu’on tend à banaliser ce mot pour un usage courant, comme c’est le cas pour « maniaque » ou « obsessionnel », peut-être aussi que ce dont nous souffrons plus spécifiquement c’est de la flemme et du divertissement. Après je ne suis pas contre reprendre ce terme, mais je pense qu’il faut être prudent sur sa définition, pour ne pas ne la tirer qu’à soi.

    Mais après je te rejoins ! Je me souviens notamment d’une vidéo de Samantha Bailly qui avait dit quelque chose de très juste : le temps pour écrire c’est du temps volé. Et c’est bien vrai. On a toujours le temps sur 24h de se dégager trente minutes pour écrire, mais il faut faire ce choix et faire de l’écriture une priorité. Personnellement je m’aménage ça le matin. Et je ritualise ça. C’est à dire que je me lève, je me fais mon thé, je mets la musique qui m’accompagne dans la rédaction du chapitre en lecture répétée, et j’ouvre soit mon doc open office, soit Write or Die, en fonction de si c’est facile en ce moment pour moi d’écrire ou pas. Si ce n’est pas facile, je passe sur Write or Die parce que ça me cadre et ça me secoue un peu.
    Et c’est vrai que ça aide à rester dedans. De jour en jour. J’utilise aussi un environnement sonore et visuel (avec focus writer) familier et en lien direct avec ce que je suis en train d’écrire, ça m’aide à trouver rapidement mes marques et à me focaliser finalement, en « bloquant » les stimuli extérieurs.

    Puis quand ça suffit pas je me mets la pression en me disant que ça serait quand même con que je meurs avant d’avoir fini cette histoire. Parfois ça marche, et parfois ça me met juste en PLS xD

    1. En fait, le souci, c’est plus que ce terme est entré dans l’usage courant. Mon but n’est vraiment pas de minimiser ce problème pour les gens qui en souffrent de manière pathologique, mais plutôt de dire qu’au final, ce qu’on appelle « procrastiner » quand on en parle au quotidien, pour 99 % des gens, c’est bien loin d’être quelque chose d’anormal. Et qu’il faudrait justement arrêter d’associer cet acte de « fainéantise », que tous les écrivains connaissent à un moment donné, à une maladie. J’avoue que ça porte à confusion quand je dis que je ne suis pas d’accord avec la définition. C’est plutôt que je ne suis pas d’accord avec son usage. Mais quand on y pense, et comme tu le dis justement, ça arrive pour beaucoup de troubles. On dit qu’on est déprimé, obsédé… alors qu’on ne souffre pas forcément de ces maladies. Dans le cas de la procrastination, c’est devenu tellement courant comme mot que c’est à se demander s’il ne faudrait pas en trouver un nouveau.

      Je me souviens de cette vidéo de Samantha Bailly ! Elle m’a beaucoup inspirée à un moment où je réfléchissais à ma pratique de l’écriture et aux excuses que je me trouvais en permanence. Mais au final, ce n’est qu’une histoire de choix. Le temps pour écrire, c’est le temps qu’on ne passera pas à faire autre chose, et ça, c’est un engagement assez important dans la vie d’un auteur, je pense. J’aime beaucoup ton petit rituel, ça rejoint complètement l’idée du Miracle Morning et même si j’ai détesté le bouquin, le concept en lui-même est sympa. Il faut vraiment que je télécharge Write or die !

Laisser un commentaire