Personnages,  Réflexions sur l'écriture

Problèmes d'auteur #1 – De l'art de sauver un personnage un peu faible

Nouvelle année, nouvelles perspectives pour le blog ! J’inaugure donc ce rendez-vous « Problèmes d’auteur », un concept emprunté à Chris Bellabas, et à travers lui à Evasion Imaginaire. Le principe en est simple : aborder, via le prisme de mon expérience personnelle d’autrice, diverses difficultés qu’il est possible de rencontrer sur le long chemin de la création littéraire. Inutile de préciser que ces articles seront écrits en toute subjectivité et qu’ils n’ont pas vocation à exprimer une quelconque vérité.

Comme les deux blogs cités précédemment, je trouve les petites vignettes sur la page Instagram de M.I.A. (Missing In Action). Afin d’aborder les thèmes qui me tiennent à cœur, je les reprends néanmoins dans le désordre le plus total ; eh oui, je suis comme ça.

Gérer l’apparition d’un personnage sauvage

J’ai choisi de commencer par la vignette #14 parce qu’elle me parle tout particulièrement, ayant rencontré ce problème il y a peu dans mon roman Lys d’acier. Comme vous l’avez sûrement compris, je suis une exploratrice. La préparation n’est donc pas mon fort, ni une étape que j’affectionne. Je m’y ennuie profondément. Ainsi, rien d’étonnant à ce qu’un de mes personnages puisse souffrir d’un manque de préparation. En tout cas, c’est sûrement le diagnostic qui serait posé par un architecte.

En réalité, je ne prépare pas mes personnages. Je ne les crée pas. J’ai davantage l’impression de les découvrir au fil de l’eau, comme des entités qui me sont étrangères et qu’il faut que j’appréhende dans toute leur complexité. Inévitablement, je fais parfois de lourdes erreurs dans la retranscription que je fais de leur personnalité. Je me trompe sur eux, avec les conséquences que vous imaginez sur les chapitres déjà écrits. Il arrive aussi qu’ils me cachent volontairement certaines choses, ce ne sont pas tous des anges !

Pour ne rien arranger, j’ai beaucoup de mal à remplir des fiches personnages – malgré des ateliers d’écriture réalisés sur le sujet. Tant que je n’ai pas fait un bout de chemin avec mes personnages via l’écriture, il m’est difficile de consigner des informations qui m’apparaissent, par nature, instables. En bref, vous l’avez compris : j’entretiens une relation assez mystérieuse avec mes personnages, ce qui me complique souvent la tâche.

Et comme je n’aime pas faire les choses à moitié, lorsque ça m’arrive, c’est rarement sur un personnage secondaire. La dernière fois, cela concernait Cadell, l’un des deux personnages principaux de mon roman Lys d’acier. Et cela m’a occasionné un blocage de plusieurs semaines.

Gérer un déséquilibre entre deux personnages

Initialement, je présentais Cadell comme un jeune homme à l’enthousiasme attachant mais manquant de maturité. Il espérait de tout son cœur pouvoir se libérer du carcan familial, faisait preuve d’un optimisme désarmant, presque enfantin par moment. En face, Loeiza était telle que je l’ai toujours connue : réaliste, agile d’esprit et profondément mature. Un personnage fort, indépendant et tenace, pour lequel j’ai un attachement sincère en tant qu’autrice.

Arrivée à la fin du troisième chapitre, la page blanche est devenue mon seul paysage. J’étais incapable de continuer, alors que d’habitude j’arrive à tisser mon histoire d’une manière relativement fluide. Quelque chose sonnait faux dans ce que j’avais écrit mais je ne parvenais pas à mettre le doigt dessus. Sans compter que les commentaires de mes alpha-lecteurs ne relevaient pas de problème particulier – au contraire, ils étaient plutôt enjoués quant au personnage féminin que j’avais créé.

Deux choses m’ont amenée à prendre conscience de l’erreur que j’avais commise. En regardant la série BBC North and South (adaptée du roman d’Elizabeth Gaskell du même nom), je me suis souvenu de ce qui me plaisait tant dans les romances : la tension qu’il peut y avoir entre deux personnages que tout oppose mais dont les esprits se retrouvent sur un tel pied d’égalité qu’ils s’attirent irrémédiablement. J’en ai ensuite longuement discuté avec mes amies autrices, et j’ai réalisé que Cadell était assez transparent. J’avais tellement d’affection pour Loeiza qu’elle l’effaçait : à côté d’elle, il semblait presque inconsistent, irresponsable. Or cela me posait un grave problème de fond : si elle développait des sentiments amoureux pour lui, cela affaiblissait sa propre cohérence interne. Je n’imaginais pas qu’une femme aussi mature puisse s’attacher à un homme mou qui ne souhaite qu’une chose : échapper à ses responsabilités.

J’ai donc pris Cadell en tête-à-tête (il fallait bien ça) et j’ai fait l’effort de mieux le cerner. Je me suis rendu compte que je m’étais trompée sur toute la ligne ! J’ai donc ajusté les dialogues de mes trois premiers chapitres pour lui rendre justice. A présent, c’est quelqu’un qui a le sens du devoir, un réalisme qui frole parfois le pessimisme… et surtout, une gravité qui lui faisait défaut auparavant et qui est pourtant clé dans la compréhension de son fonctionnement. C’est drôle, parce que mes alpha-lecteurs m’ont tous confirmé que c’était beaucoup mieux.

Quelques conseils

Maintenant que j’ai vécu cette expérience, je pense avoir davantage de recul sur la question. J’ai l’impression que si l’auteur a mal ficelé un personnage, le lecteur le sentira de toute façon dans la narration. Je suis convaincue par ailleurs que ça n’arrive pas qu’aux explorateurs (coucou les architectes et les bricoleurs, avouez !) ! Voici donc quelques conseils que j’ai appliqués pour démêler cette situation :

– Reprendre toutes les lignes de dialogue du personnage et se demander ce qu’elles donnent à voir de lui. Peut-être que certaines répliques sont maladroites et laissent percevoir tout autre chose que ce que vous aviez prévu.

– Essayer de comprendre quel est le profil MBTI de ce personnage. Ca semble bête mais quand j’ai compris que Cadell était en fait INTJ – comme moi – tout est devenu plus simple.

– En lien avec le conseil précédent, essayer de clarifier quelles sont les aspirations et les peurs les plus intimes de ce personnage. A-t-il une vraie raison d’être dans votre roman ou est-il un faire-valoir pour votre héros ? Mon Cadell n’était là que pour accompagner Loeiza, et c’était d’une injustice désarmante. Lui aussi est un beau personnage, qui méritait qu’on lui rende justice !

– Demander à des lecteurs (alpha ou bêta, peu importe) ce que ce personnage leur inspire. S’ils n’ont pas grand-chose à en dire, c’est plutôt mauvais signe. Je préfère personnellement qu’on déteste mon personnage plutôt qu’on l’oublie ! Pas vous ?

J’espère que vous avez aimé ce premier article. J’essaierai d’en publier un de cette série chaque mois. Et vous ? Avez-vous déjà rencontré des difficultés avec un personnage un peu plus faible que les autres ? Comment avez-vous fait pour solutionner ce problème ?

5 Comments

  • L'Astre

    C’est très intéressant ! J’essaie de travailler mes personnages principaux en amont mais ça ne m’empêche pas de me retrouver avec quelques personnages secondaires très transparents sur les bras. Difficile de réfléchir aux objectifs et aux motivations de tout ce monde… En tout cas j’aime bien ta démarche (et je suis à fond partisane du test MBTI ^^).

    Je suis aussi très intriguée par ton utilisation des alpha-lecteurs. Qui sont-ils ? Combien sont-ils ? A quel moment est-ce que tu les fais intervenir ? Qu’est-ce que tu leur demandes ? Est-ce que ça ne te bloque pas trop dans ton avancée d’attendre leurs avis ? ça m’intéresse parce que je suis en phase de bêta-lecture et je me rends compte que j’aurais sans doute mieux fait de demander des regards critiques plus tôt sur mon histoire… Mais en même temps je n’aime pas trop la dévoiler avant d’avoir un texte à peu près finalisé et une histoire stable. Même si je prépare en amont, il y a beaucoup d’idées complémentaires qui me viennent au cours de la rédaction et de la correction donc j’aime bien me laisser « la place » d’y réfléchir tranquillement avant de recevoir des avis. Je suis plutôt influençable et j’aurais peur de me retrouver à raconter l’histoire qu’ont imaginé mes alpha-lecteurs plutôt que la mienne.

    Si tu envisages d’écrire un article sur le sujet, ça me plairait beaucoup de le lire !

    • Elodie

      En effet, c’est parfois difficile de donner de la texture à de nombreux personnages ! Le MBTI m’aide pas mal à ça, j’essaie de me poser systématiquement la question du type de mes personnages et ça m’aide à les comprendre.

      Tes questions me donnent envie de faire un article spécialement sur le sujet ! Je prévois ça pour mi-janvier, ça ira très bien dans ma série sur les explorateurs car en fait, je n’imaginerais pas avoir ma méthode si je n’avais pas un regard extérieur à chaque instant !

  • Auriane EB

    Excellent article, et très utile! Je n’ai pas la même approche que toi (je suis plutôt bricoleuse), mais il m’arrive souvent d’avoir des problèmes avec mes personnages. Avec mes personnages principaux, surtout! Soit parce que j’ai délaissé de préparer certains aspects de leur personnalité, soit parce que j’ai modifié mon plan, et donc les choses auxquels ils doivent faire face et réagir, ce qui cause un décalage. Soit parce que ma vision d’eux évolue avec le temps que je passe avec eux.

    • Elodie

      Merci ! Je suis vraiment très heureuse de retrouver ce blog. Souvent, ma vision de mes personnages évolue avec le temps. C’est pour ça que le MBTI m’aide pas mal : il me donne des clés pour comprendre leur fonctionnement.

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