Les personnages féminins : arrêt sur image 2/2

Catégories Réflexions sur l'écriture

Après avoir abordé la nécessité de promouvoir la diversité des corps à travers nos choix romanesques, je vous retrouve aujourd’hui pour quatre autres commandements qui, il me semble, forment un bon point de départ pour qui se soucie de la crédibilité physique et de la profondeur de ses personnages féminins. Prêt.e.s ?

Principe n°2 : La laideur toujours tu t’autoriseras

Théorie par l’exemple

Il y a peu, j’ai eu une révélation en lisant Reine de cendres, d’Erika Johansen. L’héroïne, Kelsea, nous est décrite comme quelconque, beaucoup moins belle que sa mère et un peu trop grosse par rapport aux reines qui l’ont précédée. Un des hommes du roman lui dit même à plusieurs reprises qu’elle est « trop fade à son goût ». J’ai tout de suite ressenti une bouffée d’amour pour cette héroïne qui détonne par rapport à ce qu’on nous sert d’habitude.

Puis, j’ai découvert l’article « Why We Need « Ugly » Heroines », où l’autrice raconte que les éditeurs lui ont demandé à plusieurs reprises s’il était possible de l’embellir. Comme s’il était inconcevable que les lecteurs s’intéressent à un roman dont l’héroïne n’est pas un mannequin. Je ne sais pas vous, mais je trouve ça terrifiant.

Pire ? Pour l’adaptation cinématographique, il semble qu’ils aient choisi Emma Watson pour incarner Kelsea. Oui, parce que bon, autant dans un roman, le lecteur peut s’imaginer qu’elle est belle malgré les indications de l’autrice, autant dans un film, il est bien obligé de voir la réalité en face si on lui met un laideron – pas d’échappatoire possible. Pourquoi s’y intéresserait-il ?

Ouais, OK, peut-être qu’elle est badass, qu’elle résout les problèmes mieux que les hommes, qu’elle a du caractère et qu’elle sait se défendre, mais elle est moche alors tu comprends… Faudrait surtout pas faire croire aux femmes que la beauté n’est pas une obligation absolue qui justifie toutes les souffrances du monde, non. Le patriarcat en prendrait un coup.

Someone out there clearly thinks that it’s not enough that a fantasy heroine be good with a sword or a spell. She also needs to look like a leather-clad model.

Ça m’agace légèrement.

Creusez, creusez !

Inutile d’épiloguer sur le double standard : il est évident que les personnages masculins ne sont pas soumis aux mêmes impératifs. Alors, par pitié : autorisez la laideur à vos personnages féminins.

Mais pas la fausse laideur. Vous savez, quand on nous dit que l’héroïne n’est vraiment pas très belle mais que tous les hommes du roman lui courent derrière. Ne prenez pas vos lecteurs pour des cons. Si elle est moche, il y a peu de chances qu’elle ait un harem de prétendants. Si elle a juste un problème de confiance en elle, il y a d’autres manières de nous le faire comprendre. Dîtes qu’elle est mal à l’aise devant un miroir, par exemple. Mais ne nous dîtes pas qu’elle est moche (surtout si vous écrivez en point de vue omniscient).

Peut-être qu’en vous permettant un peu d’audace, vous vous rendrez compte qu’une héroïne laide n’en est pas moins intéressante. Comme elle ne peut pas compter sur son apparence pour faire avancer l’intrigue, elle peut mettre en avant des tas d’autres qualités. C’est peut-être moins facile pour vous, auteur.e.s, cela vous prive de certains raccourcis narratifs (c’est plus pratique qu’Aurore soit belle, ça justifie que le Prince déplace des montagnes juste pour l’embrasser), mais cela vous force aussi à creuser vos personnages féminins… et vos romances !

Principe n°3 : L’essence d’un personnage et son physique tu distingueras

Je vous entends, vous, dans le fond de la salle ! « Mais y a des femmes laides dans la littérature, même dans les Disney ! Regarde la sorcière de Blanche-Neige ou Cruella dans les 101 Dalmatiens. » En effet, elles sont moches. Mais elles sont aussi cruelles, méchantes et aigries. J’en viens donc à ce principe que je trouve fondamental : il faut distinguer l’intérieur d’un personnage et son apparence.

Dans la réalité, il n’existe aucune corrélation entre les deux. Alors pourquoi en inventer une dans la fiction ? Une femme laide n’est pas forcément aigrie, tout comme une femme fine n’est pas forcément fragile. Dans les contes, c’est pratique d’identifier le rôle des personnages (la princesse, la sorcière, le prince etc) rien qu’en leur jetant un coup d’œil. Mais vous, auteur.e.s, vous avez des milliers de mots devant vous pour nous les présenter. Alors s’il vous plaît, évitez les raccourcis qui consistent à illustrer un trait de caractère par une caractéristique physique.

Le meilleur exemple de cet écueil, c’est sûrement les cheveux (une fois encore !). On exemplifie souvent la douceur et l’innocence par le blond, la force de caractère par les cheveux bruns ou noirs. Par contre, pour les héroïnes plus farouches, les auteur.e.s choisissent généralement la fameuse « chevelure flamboyante ». Stop ! Je ne sais pas quand le roux a commencé à évoquer la sauvagerie, mais y en a marre de ces clichés.

Souvenez-vous toujours qu’un personnage n’a jamais qu’une seule lecture. Distinguez son intériorité, et ce qu’elle décide de montrer d’elle aux autres. Autorisez-lui d’être blonde ET têtue, cynique et déterminée. D’être rousse ET douce comme un agneau. Bref, vous avez compris l’idée.

Principe n°4 : Le physique avant le reste tu définiras

Petite astuce pour vous éviter de tomber dans le piège du principe n°3 : respecter le principe n°4. C’est très subjectif, mais je pense qu’il vaut mieux commencer par les aspects physiques lorsqu’on définit un personnage féminin. Depuis que je fonctionne de cette manière, j’ai l’impression de faire beaucoup moins de raccourcis nauséabonds.

Attention, je ne dis pas que c’est une obligation. Peut-être que vous n’avez pas besoin d’astuces parce que c’est très simple pour vous de décorréler le physique et l’intériorité d’un personnage. Mais parfois, certains automatismes sont tellement ancrés en nous qu’on les ressert inconsciemment dans nos romans. Pourquoi une femme qui aime séduire devrait-elle être belle ? Une femme fragile psychologiquement doit-elle être petite et frêle ?

En figeant le physique de votre personnage avant de réfléchir à son histoire, vous serez peut-être un peu plus audacieux et vous permettrez plus d’originalité.

Principe n°5 : Ces principes en cause tu remettras

Eh oui. J’ai asséné pas mal de certitudes au fil de ces deux articles. Et je vois venir les commentaires que certains rageux pourraient me laisser : « Alors j’ai pas le droit d’avoir une héroïne belle ? Pourquoi je me forcerais à lui mettre des bourrelets si j’en ai pas envie ? T’es une féminazie, c’est n’importe quoi ! »

En soi, oui, je pense sincèrement que les auteur.e.s doivent s’imposer des contraintes si on veut sortir un jour de ce marasme et lire de beaux personnages féminins, crédibles, profonds et attachants. Chaque auteur.e est responsable du contenu de son roman, y compris des clichés qu’il véhicule. Et la diversité devient, selon moi, un impératif. Si j’ai une fille un jour, j’aimerais qu’elle croise dans ses lectures des femmes déterminées mais faillibles, féminines et badass, et qui ne sont pas limitées par leur âge, leur origine, leur morphologie.

Pour autant, l’idée n’est pas d’imposer quoique ce soit. Juste d’encourager les auteur.e.s à prendre du recul, à se poser des questions sur les choix qu’ils font. À s’ouvrir à d’autres possibilités. Vous avez le droit de ne pas être d’accord avec les principes que j’expose. Mais posez-vous cette question : que vaut la beauté dans un monde où la laideur n’existe pas ? Bien sûr qu’une héroïne peut être pâle, avoir des grands yeux clairs et des cheveux soyeux, mais rien ne vous empêche de mettre en scène d’autres personnages féminins qui ne répondent pas aux critères de beauté et qui vous éloigneront des clichés. Une fois de plus, le secret est dans la diversité.

 

Et vous, qu’en pensez-vous ? Dans le prochain article, j’aborderai la question des vêtements, et donc de la nudité. J’espère que cela continuera de vous intéresser !

 

Photo de couverture by Amy Treasure on Unsplash

3 commentaires sur “Les personnages féminins : arrêt sur image 2/2

  1. J’ai bien aimé cette suite. « Le secret est dans la diversité », tout à fait. La diversité inclut aussi la multiplicité. On est pas restreint à un seul personnage féminin qui doit porter tout le fardeau de représenter le genre au complet. Une peut être belle et tout et tout, mais les autres peuvent avoir leur particularité plus spécifique.

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