Les personnages féminins : dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es

Catégories Réflexions sur l'écriture4 Commentaires

Après une introduction sur le sexisme récurrent dans la construction des personnages féminins, et deux premiers articles de réflexion sur les aspects physiques propres à ces personnages (1 et 2), je vous propose aujourd’hui d’aborder une autre question, qui se révèle fondamentale quand on parle de sexisme en littérature : celle du rapport à l’amour et aux hommes. Comment faire pour que vos personnages féminins ne se résument pas à une histoire d’amour, aussi touchante soit-elle ?

L’Amoûr comme unique raison d’être ?

Il y a peu, je discutais avec une amie autrice de l’omniprésence des histoires d’amour en littérature et de leur cruel manque de diversité. Nous faisions le même constat. Il n’y a rien de pire qu’un personnage féminin qui n’existe dans le roman que pour être une cible amoureuse. Les exemples sont nombreux, et bien souvent tirés d’oeuvres populaires qui ont cartonné auprès du grand public (Cinquante nuances de Grey, Twilight…). Le problème de ces héroïnes, c’est qu’elles n’ont pas de motivation ni d’objectif (si ce n’est de conquérir et conserver le coeur du héros), pas d’histoire, pas de particularité (ah si ! elles sont belles, mais ne semblent pas avoir été mises au courant)… et donc aucun intérêt pour un lecteur. Il est vrai que cet écueil est essentiellement l’apanage de la romance, mais pas que.

Je pense par exemple à une excellente trilogie Fantasy de Patrick Rothfuss, Le Nom du Vent. Elle m’a vraiment marquée et a contribué à façonner la lectrice que je suis aujourd’hui. Pour autant, lorsque je pense aux personnages féminins, je ne me souviens que de Denna. Kvothe, le héros, ne cesse de la poursuivre mais elle reste toujours inaccessible, comme la récompense lointaine d’une quête initiatique. Ce ne serait pas un problème en soi, si je pouvais me souvenir d’une seule autre particularité de ce personnage. Mais ce n’est pas le cas. La seule chose que je sais, c’est que le héros craque sur elle. Je serais bien embêtée si je devais la décrire autrement. Ca ne m’empêche pas d’adorer cette histoire. Mais elle est la preuve que ce cliché est beaucoup plus insidieux que ce que l’on imagine.

Une bonne fois pour toutes : si votre personnage féminin n’est là que pour répondre à cet impératif amoureux, par pitié, virez-le de votre roman ou étoffez-le, donnez-lui un rôle dans l’intrigue, de vraies motivations, un libre arbitre. Accordez-lui le droit d’avoir une personnalité qui n’évolue pas en fonction de sa situation amoureuse. Si vous la décrivez comme indépendante et têtue, n’en faites pas une guimauve sans volonté face au héros. Autorisez-lui d’avoir de la substance. D’aimer sans forcément vouloir être en couple. De ne pas aimer. Et surtout, n’imaginez pas qu’elle vous sert de caution féminine : si le lecteur n’est pas capable de se souvenir de ses aspirations et de son histoire, elle compte tout juste pour une potiche. Pas une femme.

Le syndrome de l’infirmière…

Ou l’autre écueil que j’ai souvent observé dans les relations amoureuses romanesques. J’ai croisé cette notion dans des articles de psychologie et j’ai trouvé qu’elle exprimait à merveille ce que l’on voit trop souvent dans les oeuvres culturelles de nos jours. C’est un cliché qui consiste à considérer que les femmes, lorsqu’elles aiment, cherchent à exprimer une forme d’amour maternel et maternant, auprès d’un homme forcément blessé et instable, qui a besoin de la stabilité de leur attachement pour se remettre de traumatismes passés.

Cinquante nuances de Grey est en plein dedans : Anastasia passe son temps à essuyer les plâtres de l’instabilité de Christian pour l’aider à guérir de ce qu’il a vécu étant jeune. Il lui fait du mal ? Ce n’est pas sa faute, voyons : il souffre. Mais elle, c’est une femme respectable, elle finit toujours par revenir parce qu’elle sait qu’il n’est rien sans elle. Ses propres désirs ? Oubliés. On se retrouve avec une relation abusive, mais qui trouve sa justification romanesque dans le passé difficile du héros. Tellement classique que c’en est fatigant.

Ah, mais je vous entends d’ici ! J’ai encore pris un exemple tiré d’une romance, et la romance, c’est bien connu, c’est un panier de clichés patriarcaux. Et si nous allions voir du côté d’un autre pilier des littératures de l’imaginaire ? J’ai lu Waylander, de David Gemell, il y a un bon moment, mais je garde un souvenir assez net de la relation entre Waylander et Danyal. Sur le moment, je la trouvais assez romantique. Preuve que j’avais le cerveau embrumé.

Au début, Danyal a une franche réaction de dégoût vis-à-vis du héros, qui est le stéréotype du gars écorché par la vie mais pas méchant dans le fond. Pouf, d’un coup d’un seul, la foudre la frappe et elle tombe amoureuse de lui – oui, elle s’est rendu compte qu’il y a de la lumière en lui et elle veut l’aider. On nous gratifie de deux ou trois scènes romantiques (ou sexuelles – mais c’est un autre sujet qui fera l’objet d’un prochain article) avant de… Ben, la tuer. Parce que c’est bien connu : un personnage féminin dans un monde de guerriers, n’est forcément là que pour cristalliser une évolution du personnage principal. Montrer son humanité au lecteur, et justifier ses actions futures par le traumatisme de la perte de l’aimée.

Vers une représentation plus nuancée ?

Vous commencez à être habitués, mais pour moi, le secret d’une représentation moins sexiste, plus nuancée, c’est la diversité. J’adore trouver dans mes lectures de belles histoires d’amour, mais j’aimerais aussi trouver davantage de personnes féminins qui s’éloignent de tout arc narratif romantique. En effet, toutes les femmes ne cherchent pas à aimer ou être aimées, ni à être en couple. Et si vous avez un personnage féminin fort – pas dans le sens d’une femme forte, hein, car c’est une expression que je déteste -, qui poursuit un objectif, et que vous comptez lui écrire une histoire d’amour dégoulinante, demandez-vous si c’est bien nécessaire. Si vous ne le faites pas juste par automatisme.

Pensez également qu’un attachement amoureux n’est pas toujours obligé de se concrétiser, qu’il n’est pas toujours réciproque, méfiez-vous des évidences. Demandez-vous s’il est judicieux que votre personnage féminin mette son objectif premier entre parenthèses pour soutenir le héros. De même, toutes les femmes ne sont pas attirées par les hommes perturbés, violents. Toutes ne cherchent pas à guérir des traumatismes via leur amour. Alors, par pitié, cessez de mettre en scène des couples qui nous font croire qu’il est tout à fait romantique de faire du mal à la personne aimée. Un personnage féminin ne devrait jamais être le paillasson de votre personnage principal.

Alors bien sûr, la diversité ne se limite pas à ça. Cet article parle essentiellement de l’amour hétérosexuel, parce qu’il est le plus courant dans les romans. Mais les auteur.rice.s devraient penser plus souvent à l’amour homosexuel, au polyamour, à l’aromantisme… Ainsi, leurs personnages pourront toucher à quelque chose de plus authentique. Encore une fois, il ne s’agit pas forcément de se forcer, mais de questionner les schémas que nous reproduisons inconsciemment. Il faut comprendre que nous sommes influencés par ce que nous voyons. Or, les productions culturelles actuelles manquent cruellement de diversité. Une responsabilité qui nous incombe à tou.te.s !

En attendant le prochain article, je suis bien curieuse de connaître votre avis sur cette thématique. Est-ce une problématique à laquelle vous faites attention lorsque vous écrivez vos romans ?

4 commentaires sur “Les personnages féminins : dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es

  1. Mon rapport aux histoires d’amour est assez flou. Avant, j’adorais ça. Je lisais des tonnes d’histoires romantiques (Orgueil & Préjugés, Autant en Emporte le Vent, et des kilos de fanfictions) et mes premières idées de romans mettaient en scène pas mal de romance. Et puis, je pense que j’ai dû faire une petite overdose – en tout cas, il y a certains clichés que j’ai beaucoup trop lus. J’aime toujours autant les histoires d’amour dans les romans classiques, mais dans ce que je découvre je tique beaucoup plus vite si c’est mal amené et surtout si c’est omniprésent. Par exemple « Les gens heureux lisent et boivent du café » m’a gonflée alors que « La Passe-Miroir » m’a enchantée (notamment parce que dans « La Passe-Miroir », l’histoire d’amour est amenée très progressivement et ne prend pas toute la place.

    Dans mes propres romans, finalement, la romance est presque absente. Dans le 1er mon héros est un petit garçon qui n’est pas du tout préoccupé par ça et n’a que des relations amicales avec les personnages féminins qui l’entourent. Et dans le 2ème, il y a certes un début de romance mais qui n’arrive que vers la fin de l’histoire, et qui passe bien après les autres péripéties. Avec le recul, je suis plutôt contente d’avoir réussi à raconter autre chose. Et j’espère que ça plaira aux lecteurs, notamment à ceux qui en ont marre des clichés du genre 🙂

    1. En vrai, j’aime vraiment énormément lire de belles histoires d’amour – comme dans La Passe-Miroir ou Le Cirque des Rêves, par exemple. Mais comme toi, j’ai vite été fatiguée de certains clichés, notamment ceux des fan fictions. Finalement, il n’est pas si étonnant que la romance cristallise une vision sexiste des personnages, mais à force, j’ai développé un regard beaucoup plus critique.
      J’aurai de la romance dans mes romans Fantasy, mais elle ne prendra pas toute la place et surtout, ne définira pas les personnages.

      Très contente de te retrouver ici, merci pour ta lecture et tes commentaires toujours pertinents !

  2. Ça me fait plaisir de te lire, et sur un nouvel article de cette série en plus 😉

    En parlant de femmes et d’amour, il y a deux jours j’ai terminé La Vagabonde, de Colette. Je ne comprends pas comment il est possible que, de toute ma scolarité, personne n’a jamais parlé de Colette. C’est fabuleux, j’en ai eu les larmes aux yeux plusieurs fois. Pas parce que j’étais émue, mais parce que je trouvais les images et les sentiments si justes que ça atteignait la perfection (et la perfection me fait pleurer, semble-t-il.)
    La Vagabonde est un court roman d’amour comme je n’en avais jamais lu. Il a à peine vieillit depuis 1910, c’en est presque choquant (en parlant de choses qui choquent, j’ai entendu à la radio que l’Académie française a accepté l’idée de féminiser les noms de métiers. Yay.)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.