Les personnages féminins : arrêt sur image 1/2

Catégories Réflexions sur l'écriture

Dans le préambule, j’ai insisté un peu lourdement sur la nécessité de prendre du recul par rapport à nos automatismes pour éviter les clichés nauséabonds (bon, en vrai, peut-être qu’ils plaisent à certains lecteurs, on dit qu’il faut respecter les goûts et les couleurs…), et ainsi mettre en scène des personnages féminins crédibles et attachants. Cet article a suscité un enthousiasme inattendu et des réflexions intéressantes, je vous livre donc sans attendre le premier épisode de la série. Comment penser intelligemment le physique des personnages féminins ? Vous pensez que c’est simple ? Alors je vous propose d’aligner devant vous toutes les femmes de vos romans et de les passer au crible des quelques principes ci-dessous.

Principe n°1 : À la diversité tu te contraindras

Morphologies

Je ne sais pas vous, mais quand je lis, je suis souvent frappée par l’uniformisation des corps féminins. C’est vrai dans les littératures de l’imaginaire, mais pas que. Dans les romans, on rencontre majoritairement des femmes minces, tout au plus légèrement enrobées (c’est d’ailleurs tellement discret qu’aucun autre personnage du roman ne s’en rend compte !), et blanches (à la rigueur, un peu bronzées, mais pas trop), comme si c’était sous-entendu qu’une héroïne doit répondre aux standards de beauté de notre époque. Est-ce un choix de la part des auteur.e.s ? Je n’en suis pas si sûre.

C’est pourquoi je pense que vous parviendrez à davantage de diversité si vous contraignez vos personnages à des physiques qui s’éloignent des critères de beauté. C’est d’autant plus vrai pour vous, auteur.e.s de Fantasy : si vos univers s’inspirent plutôt du passé, gardez à l’esprit que « beau » n’a pas toujours voulu dire « mince » dans l’histoire de l’Humanité. Pourquoi pas mettre en scène une héroïne franchement ronde mais considérée comme une vraie beauté ?

À mes yeux, le pire des choix est le choix que vous ferez par défaut, presque sans en avoir conscience. Celui que vous ferez en écoutant la petite voix qui vous dicte qu’une bonne héroïne doit donner envie, que les lectrices doivent vouloir s’identifier à elle, et les lecteurs la désirer, pour qu’elle devienne attachante. Cette croyance vous limite, ce qui est d’autant plus absurde que l’écriture est censée être un lieu de liberté absolue.

Hé, je vous entends d’ici ! « Non mais moi, c’est différent, certes mon héroïne est mince mais ça n’a aucune importance, elle aurait aussi pu être grosse, ça n’aurait rien changé. » Alors pourquoi est-elle mince ? Y a-t-il une vraie raison narrative qui justifie ce choix plutôt qu’un autre ?

Contrairement à ce que vous pensez peut-être, faire de votre héroïne une petite femme aux cuisses grasses et au double menton ne l’affublera pas nécessairement de complexes ou de traumatismes embarrassants à traiter pour l’écrivain que vous êtes. Peut-être qu’elle sera JUSTE grosse et que cela n’aura pas d’autre incidence sur votre roman que d’apporter un peu de diversité dans la représentation des corps. Alors pourquoi s’en priver ? (Notez que ça fonctionne aussi pour la couleur de peau.)

La féminité à tout prix ?

De la même manière, toutes les femmes n’ont pas la « taille fine », les « jambes fuselées » ou les « seins ronds et laiteux ». Les seins peuvent être tombants, raplapla, inexistants, la taille droite, peu marquée, soulignée de petits (ou de gros) bourrelets. Certaines ont les épaules larges, le bassin étroit. Les genoux calleux. Regardez les femmes autour de vous, dans la rue. Combien correspondent réellement aux idéaux des magazines ? Elles n’en sont pas moins femmes, car la féminité n’est pas la perfection.

http://lecteursanonymes.org/etude-personnages-feminins-personnages-masculins-a-quoi-ressemblent-ils-dans-les-scenarios-francais-recents/
Dessin par Scriptodactyle trouvé ici

Pour cette raison, n’hésitez pas à y aller franco dans vos descriptions, en laissant tomber tous les adverbes qui protègent votre héroïne. Pourquoi être « légèrement enrobée » quand on peut l’être carrément ? Pourquoi faire l’impasse sur des adjectifs moins flatteurs ? Par définition, moins votre personnage sera lisse, plus les lecteurs et les lectrices pourront s’y accrocher.

Un physique lisse ?

Puisqu’on parle d’arrêter de lisser vos personnages féminins, cela marche aussi (et surtout) pour leurs corps. Peut-être que vous me contredirez, mais j’ai l’impression que les aspérités sont bien mieux tolérées chez les personnages masculins que chez les personnages féminins. J’ai toujours en tête cette image du guerrier bourru d’Heroic Fantasy, le visage barré de cicatrices, mais qui finit quand même par séduire une femme splendide parce que voilà, au fond, ça le rend quand même un peu sexy. On admet plus volontiers qu’une femme est enlaidie par ses cicatrices, comme si elle devait rester jeune et lisse pour être intéressante.

Pourquoi cette différence de traitement ? La valeur narrative d’une cicatrice est-elle vraiment plus riche chez un homme que chez une femme ? Encore une fois, regardez autour de vous. Toutes les femmes ont des cicatrices. Varices, vergetures, cellulite, marques d’anciennes blessures, rides, tâches de rousseur, tâches de naissance… sont autant d’aspérités qu’il faut impérativement vous autoriser.

Votre héroïne est un peu casse-cou ? Dotez-la d’une cicatrice sur la joue. Elle est stressée à cause de toutes les épreuves qu’elle doit affronter ? Faites-la manger plus que de raison, et collez-lui des vergetures. Toutes ces marques sont des vestiges du passé qui peuvent dire beaucoup sur votre personnage, en peu de mots. Ne vous en privez pas !

Petit point sur les cheveux

Vous allez me dire : « Mais pourquoi tu nous parles de cheveux ? On s’en fout ! » Et je vous répondrai :

Alors pourquoi en faire tout un plat ? Une étude réalisée sur 200 scénarios français récents a montré que 25% des personnages féminins ont droit à une description de leurs cheveux, contre 13% pour les personnages masculins. Attribut de féminité ? Dans ce cas, qu’en est-il des coupes courtes ?

Et franchement, j’en ai un peu (beaucoup) marre des romans où la couleur des cheveux sert d’alibi-diversité. « Mais non, mes personnages féminins ne se ressemblent pas tous, regarde, j’ai une blonde, une brune et une rousse ! » Et ton roman, c’est un remake des Totally Spies ?

Marre, marre, MARRE.

Alors, non, la couleur des cheveux n’est pas un gage de diversité. Pas du tout. Sauf si vous la reliez à d’autres éléments plus forts, tels que l’âge, l’origine… Tenez, pourquoi pas mettre en scène une héroïne âgée aux cheveux courts et blancs, au visage ridé et au ventre plein de vergetures liées à ses quelques grossesses ? Est-elle moins digne d’intérêt qu’une autre ? Au contraire, je pense que la diversité autorise le traitement de problématiques qu’on rencontre moins souvent. Le rapport aux standards, au temps qui passe, à la maternité, au corps qui vieillit…

 

La suite de ces 5 commandements dans la deuxième partie de l’article, la semaine prochaine… J’avais prévu de tout exposer en une seule fois, mais en fait, il me semble que ce serait trop lourd. En attendant, qu’éveille chez vous cette notion de diversité ?

 

Photo de couverture by Larm Rmah on Unsplash

5 commentaires sur “Les personnages féminins : arrêt sur image 1/2

  1. Omg, cousin-machin, tu m’as tué!!
    J’aime ce genre d’article qui remet en question les clichés du genre.

    Pour ma part, je crois que je passe bien le test. J’ai une femme dirigeante, âgée, ridée, crinière blanche, au bord de sa retraite officielle. J’ai une mère qui aura 5 enfants, ronde au début puis plus grassouillette et molle en vieillissant. Vergetures, seins opulents à certains moments de sa vie (grossesses et allaitement). J’ai aussi une métis, si on veut, teint foncé en été, maigre, longue, peu de sein mais hanchée comme il se doit. Elle aura les dents tordus au dernier opus, une marque au fer rouge sur le visage (prestigieux), meurtrie de mille cicatrices parce que la bagarre, ça laisse des traces. C’pas mal les principales.

    1. Contente que l’article t’ait plu ! Ça faisait un moment que j’avais envie de tordre le cou de ces clichés. D’ailleurs, la deuxième partie est écrite, je vais bientôt la publier, étant donné que les deux vont ensemble.

      J’aime bien la description que tu fais de tes personnages ! Y a beaucoup de tendresse dans tes mots, et on sent que tu es sensibilisée à ces problématiques.

      C’est vrai que la bagarre laisse des traces, pourtant la plupart des héroïnes badass de la littérature a un visage lisse et immaculé. C’est particulièrement ridicule et absurde. Comme si la beauté était un impératif plus important que la cohérence. Et si elles se blessent, c’est toujours au bras ou à un endroit qui ne risque pas de les abîmer !

      De mon côté, je ne passais pas vraiment le « test » avant d’en prendre conscience. Alors j’ai ajouté quelques caractéristiques physiques à mes personnages. Ma princesse, je l’ai rendue boulotte, visage quelconque et petits seins. Je me suis repentie ahah.

  2. Je partage l’émotion de ce gif à propos des cheveux des héroïnes xD (même s’il offre en l’occurrence l’exemple exceptionnel d’un homme aux cheveux longs, blonds et soyeux dans une fiction x’) Mais c’est un elfe, donc je ne pense pas qu’on puisse dire que ça compte :-p ).

    Je me suis à nouveau régalé à lire cet article. Tu exposes les différents problèmes de la représentation féminine et leurs éventuelles solutions avec clarté et une ironie délectable. Cela donne envie d’introduire encore plus de diversité(s) dans nos textes !

    Chris

    1. Ça me fait super plaisir que tu aies apprécié ta lecture ! Je dois avouer que je m’éclate à écrire ces articles et à démonter tous les clichés que je bouffe depuis des années.

  3. Au départ j’avais le réflexe inconscient de peupler mes histoires d’une ribambelle de femmes blanches minces et belles, et maintenant que je réfléchis plus à la diversité de mes personnages, ça va mieux. Mais c’est vrai qu’on est conditionné à représenter les femmes d’une certaine manière et ce n’est pas facile de s’en libérer.

    C’est sûr que quand on regarde autour de soi, les femmes sont loin d’être identiques et de ressembler à un idéal de beauté parfaite, et ça fait beaucoup plus réaliste quand on retrouve cette diversité dans les romans.

    Bref, je suis d’accord avec tout ce que tu as dis et c’était assez drôle à lire.

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