L’écriture « porte fermée »

Catégories Réflexions sur l'écriture

Il y a peu, j’ai découvert Écriture : mémoires d’un métier, de Stephen King. Cela faisait un moment que je voulais m’y plonger, même si j’avoue que j’avais aussi très peur. Force est de constater que je ne lis pas du tout Stephen King ; ses romans ne m’attirent pas, ne m’inspirent pas la moindre curiosité. Eh ! Ne hurlez pas à l’hérésie : je déteste avoir peur, que ce soit en littérature ou devant des films. J’ignorais donc si je serais capable de dépasser mon manque d’intérêt pour l’autobiographie et d’apprécier cet essai malgré tout. Je vais peut-être vous décevoir, mais je n’ai pas tellement adhéré. Chronique d’une légère déception.

85% d’autobiographie, 15% de conseils d’écriture

Et encore… Je m’apprêtais à mettre 90/10. Ce livre est bourré d’anecdotes, d’épisodes de la vie de Stephen King. Si ce n’est pas inintéressant en soi, quand on n’apprécie pas spécialement l’auteur, ça peut vite devenir ennuyeux. Et ç’a été mon cas. Je ne dis pas que ça en fait un mauvais bouquin, ni que tout est à jeter (loin de là), mais j’ai allégrement survolé de nombreux passages. Attention : pour certains, le côté autobiographique assumé est justement le petit plus de cet essai. C’est toujours plus sympathique quand des conseils d’écriture sont tirés de l’expérience plutôt que de généralités bancales. Mais je pense que j’aurais préféré des anecdotes décousues à la manière d’un Comme par magie, d’Elizabeth Gilbert, plutôt que la construction chronologique, linéaire, qui a été choisie par l’auteur. Allons bon. Si nous passions aux 15% restants ?

Une source d’inspiration pour les auteurs

Écriture : mémoires d’un métier est plein de conseils judicieux. Utiliser moins d’adverbes, prendre l’écriture au sérieux, ne pas chercher à jouer un rôle qui ne nous correspond pas… Certes, il faut garder à l’esprit que Stephen King écrit en anglais, et que le français est intrinsèquement différent. Je pense qu’il faut lire tous ces conseils en les adaptant à sa propre pratique. Par exemple, je ne suis pas convaincue que les adverbes soient néfastes en langue française. Mais il est vrai qu’en utiliser trop peut diluer le discours. En tout cas, Astrid développe chacune de ces idées sur son blog, L’Astre et la Plume. Filez lire son article si vous voulez plus de détails ! Quant à moi, j’ai envie de faire un focus sur la notion de « porte fermée« , dont Stephen King parle souvent comme étant le secret d’une écriture efficace.

Késako ?

Oui, c’est une métaphore, et en même temps… pas tout à fait. C’est comme si vous fermiez la porte de votre bureau pour vous isoler dans la concentration du moment. Cette porte, vous ne l’ouvririez qu’une fois la rédaction achevée. Pas avant. L’idée, c’est d’écrire le premier jet comme on le souhaite, sans se poser la question de sa réception par des lecteurs. Sans se laisser troubler par les commentaires des uns et des autres. En tête-à-tête avec soi-même.

Cette première mouture – le brouillon de l’histoire – devrait être écrite sans l’aide (ou les interférences) de qui que ce soit. (…) Gardez la pression, ne la faites pas baisser en exposant ce que vous écrivez aux doutes, aux louanges ou même aux questions bien intentionnées de quelqu’un du Monde Extérieur. Que votre espérance dans le succès (ou votre peur de l’échec) vous porte de l’avant, aussi difficile que cela puisse être. (…) Si personne ne vous dit : Oh Sam ! (ou, Oh, Mary !), c’est merveilleux ! vous aurez moins tendance à relâcher votre effort, ou à vous attarder sur des aspects secondaires… à jouer les épatants, par exemple, au lieu de raconter votre foutue histoire.

Selon Stephen King, l’acte de fermer la porte au monde est un signe d’engagement. Cela montre que l’auteur est déterminé à aller au bout de son projet :

La porte fermée est le moyen de dire au monde comme à vous-même que vous ne plaisantez pas ; que vous êtes sérieusement décidé à écrire, que vous avez l’intention d’aller jusqu’au bout et de faire tout ce qu’il faudra pour ça.

Porte ouverte ou fermée ?

Histoire de ne pas faire du suspense inutile, je vais tout de suite vous mettre à l’aise. Je fais tout le contraire de ce que conseille Stephen King. Quand j’écris, ma porte est toujours grande ouverte. Dès que je termine un chapitre, je le propose à la lecture et aux commentaires. Je m’inspire ensuite de ces derniers pour corriger ce qui ne fonctionne pas. Mais je ne vis pas ça comme des « interférences ». Au contraire, c’est pour moi une aide précieuse. Rien que pour mon chapitre 1, mes bêta-lecteurs m’ont aidé à comprendre les incohérences de Kooy, l’un de mes personnages principaux. Cela m’a donné l’occasion de réfléchir à sa personnalité, ses arcs narratifs… Et cela l’a considérablement enrichi. Sans compter que cela me motive énormément de savoir que des gens me suivent, et apprécient suffisamment leur lecture pour trouver le temps de donner leur avis.

À vrai dire, je m’ennuierais beaucoup à écrire dans un bureau fermé, seule avec moi-même. Je suis habituée à écrire dans le cadre d’un forum, une communauté soudée autour d’une passion. Pour moi, cela coule de source que ces gens-là, dont je suis devenue proche avec le temps, puissent donner leur avis sur mes écrits. Je sais qu’ils sont les mieux placés pour le faire et leur regard aiguisé m’est précieux.

Attention, je ne dis pas que Stephen King a tort. Je conçois totalement que certains trouvent du réconfort dans le fait de fermer leur porte au monde quand ils écrivent. Mais j’avais envie d’écrire cet article pour souligner qu’au bout du compte, la seule méthode valable est celle qui vous permet de vous épanouir dans votre art. Peu importe que vous écriviez porte ouverte ou fermée, tant que vous écrivez. Et quelque part, c’est sûrement l’une des raisons qui ont causé ma déception vis-à-vis d’Écriture : mémoires d’un métier. Je m’attendais à plus de nuances, moins d’affirmations. Certes, lui a vraiment trouvé sa recette du succès. À chacun de trouver la sienne.

 

Et vous ? Écrivez-vous porte ouverte ou fermée ? Que pensez-vous de cet essai de Stephen King ?

11 commentaires sur “L’écriture « porte fermée »

  1. Super intéressant ton article ! C’est le premier avis mitigé que je lis sur cette lecture (que j’ai moi-même adorée). Je comprends ton point de vue. En confrontant ce livre à celui d’Elizabeth Georges, « mes secrets d’écrivain », je m’étais amusé à opposer leurs conseils et me suis aperçu que beaucoup étaient en contradiction. J’en suis donc venu à la même conclusion que toi : chacun sa route, chacun son chemin (passe le message à ton voisin…) dans la conquête de la créativité productive et efficace.

    Et sinon, j’écris la porte fermée quand je suis chez moi (ou je voudrais bien, mais mon chat n’aime pas les portes fermées…), et quand je suis au bar du village… Les allées-venues font des courants d’air pas toujours propices à la concentration, mais j’y fais des rencontres intéressantes, donc ça compense !

    1. Je ne connaissais pas celui d’Elizabeth Georges, peut-être que j’essaierai de me le procurer pour pouvoir comparer les deux lectures ! En tout cas, j’ai tendance à attendre beaucoup de ce genre de livre, en me disant qu’ils vont créer des déclics ou quelque chose de ce goût-là, et bien souvent j’en ressors un peu déçue. Il n’y a que l’essai d’Elizabeth Gilbert qui échappe à cette règle, justement parce qu’il pose plus de questions qu’il n’affirme de « règles » sur l’écriture.

      C’est très intéressant d’écrire dans un café ! J’aimerais bien avoir un Starbucks près de chez moi, je crois que j’y serais tous les quatre matins. Il y a un côté inspirant à tout ce mouvement, ces gens qui viennent, repartent… J’imagine que tu dois y faire de bien jolies rencontres ! Est-ce que les gens te demandent parfois ce que tu fais sur ton ordinateur ?

      1. Je comprends ta déception pour l’avoir ressentie avec d’autres ouvrages traitant d’écriture (les titres m’échappent sur le moment, mais il faudrait que je dresse un inventaire de ceux que j’ai en ma possession – peut-être pour en faire un article tiens). Je pense en effet que l’approche par questionnement est plus constructive, car il ne s’agit pas de « copier » la méthode d’un•e auteur•e, il faut avant tout trouver la notre, celle qui correspondra à notre mode de fonctionnement propre et qui nous rendra efficace ^^

        Toi aussi tu es adepte de Starbucks ? *.* Idem si j’en avais un je serai souvent là-bas, mais je suis dans mon petit PMU campagnard à la place xD Je pense que ce côté campagne joue pas mal dans les rapports que j’ai développés avec les gérants et les fidèles clients (pour ne pas dire « les piliers de bar »), mais peu importe les relations que j’ai avec les gens, s’il y a UN truc que je déteste, c’est qu’on regarde par-dessus mon épaule pendant que j’écris xD ça m’inhibe complètement. Et certains ont eu la bonne idée de le faire cet été alors que je bossais sur des nouvelles érotiques S/M pour un magazine féminin… Heureusement, j’étais sur un passage soft quand les pépés se sont intéressés à mon écran, mais je ne te raconte pas le malaise XD Après cet épisode, j’ai décidé de réserver ma plage d’écriture au café à des scènes tranquilles de mon roman ou à des articles de blog, et de garder les nouvelles érotiques pour mon travail chez moi l’aprem xD

        1. Oui, je suis absolument fan de leur Frappuccino à la fraise et à la crème. *.* Et j’aime beaucoup l’ambiance. Par contre, comme toi, j’ai horreur qu’on regarde par-dessus mon épaule quand j’écris. Ca me bloque. Pas tant le fait que les gens lisent, car je me dis toujours qu’ils finiront par lire un jour, plutôt le fait d’être observée en plein processus de création. C’est horriblement gênant.

          Et je suis pas mal intéressée par ton article sur les livres de conseils d’écriture, si jamais tu te motives à le faire !

          1. « J’ai horreur qu’on regarde par-dessus mon épaule quand j’écris. Ça me bloque. Pas tant le fait que les gens lisent, car je me dis toujours qu’ils finiront par lire un jour, plutôt le fait d’être observée en plein processus de création. C’est horriblement gênant.  » => Mais c’est exactement ça ! Et c’est marrant d’ailleurs car cela semble impliquer que c’est pour nous un moment intime… Que les gens lisent le produit final, ou quasi fini, okay, mais qu’ils nous observent en pleine création, quand nos esprits travaillent, ce n’est pas acceptable. Et il y a des moments vraiment gênants dans le processus créatif… Au hasard, ceux où tu ris soudain aux éclats tout seul devant ton ordinateur, parce qu’un personnage fait quelque chose d’imprévu, qu’une situation se révèle farfelue, ou ceux où tu as la larme à l’œil…

            L’article sur les livres de conseils d’écriture rejoint ma pile d’articles en projet 😉 Cela me permettra aussi de dresser un peu un inventaire des bouquins que je possède sur le sujet car je ne l’ai toujours pas fait depuis mon déménagement. (Si seulement il était aussi facile de récupérer du temps que d’avoir des idées xD).

          2. C’est un moment extrêmement intime. Je n’écris jamais aussi sereinement que lorsque je suis chez moi, seule, dans mon lit, et qu’il fait nuit (cliché, je sais). Au final, les gens qui viennent regarder par-dessus ton épaule font preuve d’un irrespect fou vis-à-vis de cette intimité créative. Ce qui me gêne particulièrement, moi, c’est que j’ai l’impression qu’en lisant, ils sauront exactement ce à quoi je pense en ce moment même. Alors qu’en temps normal, un lecteur lit le texte une fois le moment de création terminé. Je ne sais pas comment mieux l’expliquer.

          3. Mais tu l’expliques très bien 😉 Je crois que je n’aurais pas dit mieux ! Et ton écriture nocturne me rappelle une chanson de Grand Corps Malade, « La Nuit », dans laquelle on peut entendre cette phrase : « la nuit, tous les stylos sont pris ». Le cliché a sans doute un fond de vérité 😉

  2. Un article très intéressant ! Tu avais piqué ma curiosité quand tu as dit lire « Écriture : mémoires d’un métier » de Stephen King. Comme toi je n’aime pas ce qui me fait peur ou ce qui touche à l’horreur. Le seul livre que j’ai lu de Stephen King est le conte pour enfant, écrit pour sa fille, « Les yeux du Dragon ». Et j’avais adoré autant l’écriture fluide que l’histoire.

    Par contre, je ne m’intéresse pas assez à l’auteur pour lire une autobiographie.

    Je trouve très intéressante comme tu rebondis sur sa vision de la porte fermée ! Tu devineras facilement que chez moi aussi, elle est grande ouverte. Le fait de partager est un vrai boost pour moi. Voir que les gens apprécient ce que j’écris, ou qu’ils prennent le temps de commenter et de me dire ce qu’ils ont aimé ou non est quelque chose de très précieux. Un partage qui fait de l’acte d’écrire quelque chose de moins solitaire.

    Un joli article !
    J’aime beaucoup te lire 🙂

    1. Oui, je sais que tu fonctionnes exactement comme moi là-dessus ! Comme toi, je crois que le fait de faire lire mes chapitres les uns après les autres m’aide à rendre cet acte un peu moins solitaire. Comme pour la peinture : je préfère en faire à mon cours du samedi matin, plutôt que seule chez moi le soir ou autre. J’aime beaucoup cet aspect communautaire, moi qui pourtant ne suis pas spécialement extravertie. C’est vrai que c’est un sacré boost de savoir que des gens apprécient, je pense que cela peut venir combler un déficit de confiance en soi et en sa plume. Bref, toutes les méthodes sont intéressantes. Je suis ravie que tu viennes visiter mon blog de temps en temps <3

  3. Oooh merci pour le tag ! <3 Je suis on ne peut plus d'accord avec ta conclusion que chacun, au bout du compte, doit faire comme il le sent. En ce qui me concerne, j'oscille entre les deux méthodes : toutes mes fanfictions ont été postées sur internet chapitre par chapitre, donc forcément j'ai eu des retours réguliers. Pareil pour mon premier roman que j'avais à la base posté sur fictionpress. Pour le deuxième, en revanche, j'ai écrit le premier jet avec la porte fermée, en racontant juste les grandes lignes à quelques amies. Peut-être que ça pourrait être utile de leur faire lire pour avoir leur avis à ce stade … Mais j'hésite, parce que je voudrais vraiment revoir l'intrigue et modifier pas mal de choses, donc je ne sais pas si je voudrais qu'ils lisent la nouvelle mouture en ayant l'ancienne en tête. Voilà qui va mériter réflexion 🙂

    1. Mais je t’en prie, c’est normal ! (et ça joue énormément pour le référencement donc c’est important !) J’ai moi aussi commencé par les fan fictions et je pense que cela a façonné mon rapport à l’écriture. Quand on écrit ce genre de textes, on ne poursuit que rarement un objectif de publication, on le fait pour le fun ; c’est donc souvent communautaire. Je crois que le glissement s’est opéré assez naturellement chez moi et que j’ai continué à faire de même pour mes autres textes. Je ne connais pas d’autre manière de faire. Ne pas partager un chapitre une fois qu’il est terminé me paraîtrait très étrange, incongru. Comme si je lui interdisais de vivre. Peut-être que j’ai besoin de les extraire vite de moi-même pour prendre du recul…
      En tout cas, c’est très intéressant de voir que ton approche n’a pas été la même selon les romans. Ca montre que quelque part, chaque projet pose ses propres règles dans notre pratique de l’écriture.

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