Introduction à l’exploration poétique

Catégories Réflexions sur l'écriture

Si vous me lisez, c’est que vous avez probablement déjà fait votre coming-out d’écrivain. Vous avez donc dû être confrontés à différents types de réactions, de la plus surprise et enthousiaste (« Trop génial ! Tu m’inviteras à tes séances de dédicaces ? ») à la plus sceptique (« Ah, du coup tu es un peu solitaire c’est ça ? Tu écris quoi, des romances érotiques ? »). Si l’étiquette qu’on vous a collée dépend très certainement du genre de votre roman (Fantasy = geek ; romance = fille un peu niaise mais pas méchante ; policier = psychopathe etc), il y en a une que je trouve pire que toutes les autres. C’est celle qu’on vous colle quand vous avouez écrire de la poésie. Hop, ni une ni deux, vous voilà solitaire dépressif en proie à une myriade de conflits internes. Ou snob. Qu’est-ce que vous choisissez ?

Poésie et hermétisme ?

Blague à part, auteurs et lecteurs en ont l’intuition sans trop savoir comment l’expliquer : la poésie est confidentielle. Dans mon entourage, j’entends souvent les gens me dire qu’ils ne la comprennent pas. Qu’ils ne savent pas ce qui fait un bon poème et se sentent démunis au moment de dire s’ils ont aimé ou pas. Le résultat, c’est qu’ils sont mal à l’aise quand ils en lisent. « La poésie, ce n’est pas pour moi » ; combien de fois avez-vous entendu ça ?

Parfois, quand je creuse, ils me disent aussi qu’ils ne maîtrisent pas les techniques de versification. Que pour eux, la poésie est un art très artificiel qui privilégie la forme au fond. Tous des pompeux, ces poètes, à se croire mieux que les lecteurs ! J’entends également parler de mots compliqués, d’hermétisme, de branlette intellectuelle. Bref. Au fond, le résultat est le même : ils ont coupé les ponts avec la poésie.

Sur le tableau noir du malheur…

Cela ne vous a peut-être pas échappé : je suis moi-même une adepte du genre. J’ai autoédité un recueil de poésie et j’y reviens assez régulièrement. J’en lis aussi, un peu. Et à force d’en discuter avec d’autres auteurs de mon forum d’écriture, j’ai eu envie de comprendre pourquoi elle souffre d’un tel rejet. J’ai l’impression – peut-être me contredirez-vous – que c’est très lié au cadre scolaire et à son enseignement.

Je me souviens qu’à l’école, quand on me faisait lire un roman, on me demandait d’abord si je l’avais apprécié. Ensuite, on me parlait des thèmes abordés, des personnages. L’analyse ne venait qu’en dernier lieu. Et c’est toujours le cas aujourd’hui – sauf que je ne fais plus d’analyse. Quand les lecteurs s’attaquent à un roman, ils ne posent jamais la question de la focalisation, ni de savoir si c’est un début in medias res ou s’il y a des ellipses temporelles. Pour la plupart, ils se contentent de lire, et vivent les mots dans une posture très premier degré, souvent sans arrière-pensée.

Par contre, quand on me faisait lire un poème… Eh bien, on me demandait de l’apprendre par cœur et de le réciter. Les vers devenaient alors une espèce de langue étrangère, je devais apprendre à les répéter sans forcément les comprendre. Plus tard, au collège, on me demandait de l’analyser. Métaphores, anaphores, figures de style. Versification. On ne m’a jamais demandé si j’appréciais tel ou tel poème. On m’a imposé un carcan d’analyse qui m’a donné du genre une image rigoureuse, froide.

Perception musicale

Ce n’est que vers la fin du lycée que j’ai commencé à m’intéresser à la poésie, et à en écrire. Et s’il y a une chose que j’ai comprise au fur et à mesure de mes découvertes, c’est que la poésie ne se comprend pas ; elle se ressent, elle s’écoute. Je pense que, pour l’apprécier, il faut l’approcher comme on appréhende la musique. Cherche-t-on à comprendre une chanson, un air ? J’ai l’impression qu’on se laisse d’abord conquérir par le rythme, les sonorités, les émotions. Et que c’est cela qui nous mène vers la compréhension diffuse de ce que l’on veut nous transmettre.

J’ai aussi compris que la poésie n’est pas qu’un genre ; elle est surtout un filtre, une manière de voir le monde. Un œil. En tant que telle, elle s’invite un peu partout. Et c’est précisément cela qui m’intéresse. J’inaugure donc aujourd’hui une nouvelle série d’articles. J’ai très envie de vous montrer à quel point les frontières des genres sont poreuses. A quel point il est dommage de se fermer à la poésie tant elle peut enrichir un texte. Surtout, j’espère vous prouver que, même si vous pensez ne jamais lire de poésie, vous le faites en réalité. En attendant de creuser le sujet, je vous laisse avec le roi de l’hermétisme, Saint-John Perse :

L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme elle-même et du mystère où baigne l’être humain.

 

Et vous, quel est votre rapport à la poésie ? En lisez-vous, en écrivez-vous ? Qu’attendez-vous d’une telle série d’articles ?

NB : Je ne sais pas s’il est utile de le préciser, mais cette série repose avant tout sur ma vision de la poésie. Elle m’est personnelle et je n’ai pas vocation à vous apprendre quoique ce soit, ni à asséner des vérités. Je préfère voir ces articles comme une occasion de partager mon amour de la poésie, en espérant changer son image un peu guindée.

Photo de couverture by Trust « Tru » Katsande on Unsplash

6 commentaires sur “Introduction à l’exploration poétique

  1. Très bien trouvée, la comparaison avec une langue étrangère!

    Je trouve qu’il y a beaucoup de similarité entre l’accueil de la poésie et de l’art contemporain. Désemparés, la plupart des gens ont l’impression qu’il y a quelque chose à comprendre, à décrypter, et ils se sentent exclus. Ils feraient mieux de ressentir d’abord, d’être émus, intrigués, amusés. On peut toujours se mettre à réfléchir après, si ça nous tente.

    1. Exactement ! Je pense que la plupart des gens aurait à gagner à être dans une posture beaucoup plus « premier degré » quand ils abordent la poésie (et encore plus quand c’est de la poésie contemporaine !). J’espère réussir à soulever des points intéressants dans ces futurs articles.

      1. Comme tu l’évoques, c’est l’école qui fait ça: parce qu’on est encouragé à porter un regard analytique sur la littérature (et c’est très bien après tout) on reste parfois, après le bac, persuadé à tort que la littérature, la poésie encore davantage, est une affaire intellectuelle. Ce n’est pas le cas. On peut apprécier la poésie sans aucunement chercher à la décrypter.

  2. Totalement raccord avec ta conception des choses : la poésie se ressent avant tout, je dirais même qu’elle se VIT. Victime moi aussi de l’approche trop académique de l’école, j’ai mis du temps à comprendre ça, et donc à pouvoir la savourer pleinement… Quel dommage ! Et puis un jour, j’ai vécu un peu la même chose que Grand Corps Malade dans sa chanson « Rencontres » :

    « J’ai rencontré la poésie, elle avait un air bien prétentieux
    Elle prétendait qu’avec les mots on pouvait traverser les cieux
    J’lui ai dit j’t’ai d’jà croisée et franchement tu vaux pas l’coup
    On m’a parlé d’toi à l’école et t’avais l’air vraiment relou.
    Mais la poésie a insisté et m’a rattrapé sous d’autres formes
    J’ai compris qu’elle était cool et qu’on pouvait braver ses normes
    J’lui ai d’mandé tu penses qu’on peux vivre ensemble ? J’crois qu’j’suis accro
    Elle m’a dit t’inquiète le monde appartient à ceux qui rêvent trop. »

    À partir du moment où j’ai pigé ça que les normes étaient faites pour être bravées, contournées, distordues, y compris en poésie, j’ai nettement plus apprécié ce « genre ».

    C’est un plaisir aujourd’hui d’en lire, et de te lire sur le sujet. Ta passion rayonne et se ressent à travers nos claviers / écrans interposés ! J’ai hâte de lire la suite de cette série d’articles, je sens que tu vas me faire encore plus apprécier la chose 😉

  3. Lire de la poésie c’est s’ouvrir, s’ouvrir c’est être vulnérable. La poésie va chercher à heurter ou caresser des choses qui sont en nous et qu’on ne soupçonne pas. Les émotions qu’elle suscite sont très personnelles. Quelque part, il faut être disposé·e à y faire face…

    Je sais que moi-même je ne lui accorde pas toujours l’intérêt qu’elle mérite. Bien souvent je ne me sens pas dans « l’état d’esprit » nécessaire pour en lire. Ce n’est pas le livre qu’on peut ouvrir sur le quai en attendant le prochain métro, il faut être posée et prête à recevoir les mots (c’est du moins le rapport que j’ai avec elle, je crois).

    1. Oui, je vois ce que tu veux dire ! Moi non plus, je n’ai pas toujours le cœur à la poésie, parce qu’elle suppose de « rentrer en soi » et que parfois, ben, je préfère en sortir (par exemple en lisant des romans). Je suis restée de longues périodes sans m’y intéresser, mais je finir toujours par y revenir d’une manière ou d’une autre. Elle est beaucoup plus présente qu’on ne croit et loin de se limiter à une seule forme !

      J’espère que la série d’articles que je prépare sur ce sujet te plaira. 🙂

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