L’approche du roman selon G.R.R. Martin : architecte ou jardinier ?

Catégories Réflexions sur l'écriture

Il y a presque un an (que ça passe vite !), je vous postais un article sur la planification d’un roman. J’y exposais mes premières réflexions sur la différence entre les auteurs structuraux et scripturaux. A cette époque, je me débattais entre ces deux extrêmes, consciente d’être désorganisée mais pas certaine de vouloir y remédier. Maintenant que j’ai davantage de recul, j’ai souhaité revenir sur le sujet et y apporter, peut-être, un nouvel éclairage.

Architecte ou jardinier ?

Je suis tombée l’autre jour sur cette citation, attribuée à G.R.R. Martin. Elle exprime cette dichotomie scriptural/structural avec d’autres mots, que je trouve beaucoup plus parlants.

En simplifiant, il y a les architectes et les jardiniers. Les architectes créent des plans avant même d’enfoncer le premier clou, ils conçoivent toute la maison : l’emplacement des tuyaux et le nombre de chambres, la hauteur du toit. Ils ont tout prévu, contrairement aux jardiniers, lesquels estiment qu’il suffit de creuser un trou et semer la graine pour voir ce qui arrive.

Certes, G.R.R. Martin met en place une comparaison un peu bancale. Si l’architecte construit une maison, le jardinier, lui, ne fait « que » faire pousser des plantes. Rien de comparable donc dans le résultat des deux processus. Peut-on construire une maison sans la concevoir auparavant ? De toute évidence, non. Or, c’est bien le cas pour un roman – même si l’auteur de Game of Thrones n’a pas l’air de le penser. Même si je perçois beaucoup de dédain dans cette idée que les jardiniers « estiment » qu’il « suffit » de semer une idée et d’attendre pour voir germer une œuvre romanesque, cette citation n’est pas sans intérêt.

Cultiver son jardin : l’avant-roman

Je n’oserais pas parler à la place d’auteurs qui se conçoivent plus comme des architectes. Mais je dois dire que l’image du jardinier me correspond plutôt pas mal. Je m’y reconnais. Elle est porteuse de toute une imagerie relative à la maturation qui me parle beaucoup. Comme si le cerveau d’un auteur était un terreau fertile, où poussent des mauvaises herbes mais aussi parfois, des plants qui donneront des fleurs, des fruits.

J’ai moi-même l’impression d’avoir planté des graines, à droite à gauche dans mon esprit, et d’attendre qu’elles sortent de terre pour savoir de quelle nature elles sont. Par exemple, pour mon roman Lys d’acier, cela fait un moment que j’ai dans la tête des mots clé, des ambiances, des personnages… mais rien de concret. Pas de fil pour relier tous ces éléments (autrement dit, pas d’intrigue). Je n’y ai pas spécialement réfléchi, j’ai planté toutes ces idées et je me suis éloignée du jardin, un temps. Il y a quelques semaines, j’ai été frappée de découvrir que l’idée avait maturé en mon absence. J’ai maintenant les bases d’une histoire, et même un premier chapitre qui pose quelques jalons (en cours d’écriture).

Pourtant, à aucun moment je n’ai eu l’impression qu’il « suffisait » d’attendre. Je n’ai pas fait que creuser un trou, j’ai sélectionné en amont les graines que j’y mettais. Et surtout, j’ai arrosé chaque jour ce petit coin de terre, en y pensant de temps à autre et en laissant vivre mes personnages. Et ne vous y trompez pas : cela demande une patience folle ! Des jours et des jours à laisser mûrir une idée dont on ne sait même pas si elle portera ses fruits.

Le travail du jardinier

Finalement, je crois que ce qui m’agace dans la formulation qu’a choisie G.R.R. Martin, c’est cette vision du jardinier assis à l’ombre, en train d’attendre que son roman pousse tout seul. Elle est particulièrement énervante quand on l’oppose à celle de l’architecte, penché sur ses dessins et ses calculs, le cœur à l’ouvrage. Il y a comme un jugement de valeur qui sous-entend que le premier ne glande rien, quand le second travaille d’arrache-pied.

Pourtant, il n’y a bien que dans la première phase que le jardinier attend. Une fois que l’idée du roman a germé, il ne s’agit pas du tout de se poster à côté de la pousse et de patienter jusqu’à ce qu’elle soit grande. Ceux qui entretiennent un jardin chez eux le savent : c’est au contraire un travail quotidien. Différent de celui de l’architecte, extrêmement cadré et précis dans son déroulement (on ne peut pas construire un toit sans avoir les fondations, il y a un ordre à respecter).

Concernant mon roman Eclosions, j’ai un peu l’impression qu’il grandit de son côté, comme un rosier un peu anarchique qu’il faut constamment que je taille, que je tuteure, que je traite contre les moucherons… Il y a quelque chose d’aléatoire dans ce travail, et je pense que quand j’aurai récolté mes premières tomates, je ne les trouverai certainement pas très bonnes. Je devrai alors changer quelques petites choses pour que le plant d’après donne de meilleures tomates.

Une maison avec jardin ?

Comme toujours avec les dichotomies, le problème est qu’elles n’embrassent pas complètement la réalité. La citation de G.R.R. Martin ne tient pas compte du fait qu’un jardin et une maison, ce n’est pas du tout la même chose. Or, un roman est un roman. Je ne pense pas que les lecteurs soient capables de distinguer la méthode de son auteur. Et puis, quid de ceux qui construisent une serre dans leur jardin pour protéger les plants de l’hiver ? J’ai moi-même quelques bribes de structure posées à plat sur une feuille, cela permet de protéger mon projet quand je perds ma motivation. Ils permettent aux plants de continuer à pousser en mon absence, et de ne pas dépérir.

De même, je pense que tout architecte qui construit une maison imagine le jardin qui va avec. A moins d’être un adepte des jardins à la française, structurés, tout le monde apprécie de disposer d’une étendue d’herbe où laisser libre court à ses envies. Je pense que c’est le cas des auteurs architectes qui balisent, mais laissent tout de même de la place à l’improvisation dans l’enchaînement des scènes.

Bref, il se pourrait bien que G.R.R. Martin se soit laissé piéger par sa propre dichotomie. Ou alors que je ne l’aie pas comprise. Mais peu importe : cela aura au moins permis de faire naître des réflexions.

Et vous, que pensez-vous de cette comparaison entre les architectes et les jardiniers ? Comment vivez-vous votre rapport à l’écriture ?

Update du 19 Juillet : Si vous voulez aller plus loin encore, Julien Hirt a publié un article démontant cette dichotomie et proposant trois typologies d’auteurs, les architectes, les explorateurs et les bricoleurs. Foncez, c’est plein d’intelligence et de pertinence !

7 commentaires sur “L’approche du roman selon G.R.R. Martin : architecte ou jardinier ?

  1. Je trouve intéressante la façon dont tu as filé la métaphore et détaillé l’approche du jardinier 🙂 (d’ailleurs c’est une jolie coïncidence que ton roman s’appelle « Eclosions » !). Tu as tout à fait raison, dans tous les cas écrire c’est beaucoup de travail, quelle que soit la méthode. On pourrait dire aussi que le jardinier ne travaille pas sans la moindre organisation : il faut tracer des plates-bandes, on ne peut pas faire pousser pêle-mêle des carottes, des arbres et des fleurs, même un jardin a besoin d’un peu d’organisation. Les jardiniers peuvent même se trouver des vocations de paysagistes ! Bon, je divague un peu ^^

    1. Oui, je ne m’en étais pas rendu compte mais en effet, c’est une jolie coïncidence ! Le mot Eclosions représente bien ce process de maturation, et quelque part, j’ai choisi ce titre car tous mes personnages y passent à travers le roman.
      Exactement, il y a une certaine organisation à être jardinier. Je dirais qu’elle est juste moins « formalisée » (pas de fiches, timelines etc), plus dans le ressenti. Mais les deux méthodes sont tout aussi valables puisque de toute façon, ce qui compte c’est de mener le voyage à son terme. En tout cas, j’aime beaucoup cette métaphore du jardinier, je m’y reconnais beaucoup !

  2. Oh comme ça me fait plaisir de lire ça! Je suis bien d’accord avec toi et tu l’écris très bien. Je viens de rédiger un billet qui critique également cette dichotomie, je le poste dans quelques semaines.

    1. C’est une question vraiment intéressante. Etrangement, quand je réfléchissais en termes de scriptural vs structural, cela me sautait moins aux yeux. Mais architecte vs jardinier, c’est finalement très parlant, très imagé, et facilement critiquable. Impatiente de découvrir ton article sur le sujet !

  3. Moi je plutôt architecte, j’aime bien planifier et baliser à l’avance mon récit. Ensuite, je deviens jardinier, les idées évoluent à mesure que j’avance dans l’écriture de mon roman et j’ajuste l’intrigue et rectifie mon plan.

    1. Bienvenue sur mon blog ! 🙂
      Il me semble que ce que tu décris est assez courant, et tend à invalider cette dichotomie. Je pense que quelque part, même un jardinier qui improvise beaucoup finira par réfléchir à l’architecture de son roman. Peut-être juste une différence de temporalité : structurer avant d’écrire ou écrire avant de structurer ? Ou écrire en structurant.

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